Société

L’«orbiting», ou le nouveau harcèlement souriant

Les réseaux sociaux nous ont dressés au voyeurisme compulsif depuis son canapé. Mais ce qui est nouveau, c’est que les voyeurs ne se cachent même plus de leur vice

Il y a eu le ghosting, le fait de s’exfiltrer d’une relation amoureuse sans explication, puis le zombeing – le fait de réapparaître quelque temps plus tard, tel un zombie, sans oublier le breadcrumbing, la volonté délibérée de ne pas présenter son entourage à une conquête… et une avalanche de mots en «ing» censés désigner les nouvelles mauvaises conduites engendrées par les applis de rencontres.

Relations spectrales 2.0

Choderlos de Laclos décrivait pourtant déjà très bien les liaisons dangereuses, quand la Silicon Valley comptait plus de prêtres missionnaires mexicains que de geeks. Cette fois, la muflerie pointée du doigt se prénomme orbiting. Soit le fait de tourner en orbite autour d’une personne que l’on a éconduite, en la gardant à l’œil sur les réseaux sociaux. Et sans craindre de laisser des traces de cette surveillance.

Le concept est dû à Anna Lovine, journaliste new-yorkaise: «J’ai commencé à sortir avec un homme rencontré sur Tinder, écrit-elle. Nous nous sommes ajoutés sur Facebook, Snapchat et Instagram. Après le deuxième rendez-vous, il n’a plus répondu à mes messages. J’ai compris que c’était fini. Mais les jours suivants, j’ai remarqué qu’il regardait chacune de mes stories Instagram et Snapchat, et était souvent le premier à le faire.»

En sondant son entourage, Anna Lovine découvre que beaucoup de ses amis subissent ces relations spectrales sur le 2.0. Sa théorie de l’orbiting pourrait se résumer ainsi: «Assez proches pour se voir; assez éloignés pour ne jamais parler.» Tant il est vrai que la multiplication des plateformes où chacun est invité à s’exhiber a généré une forme de harcèlement auto-consenti. «Avant, les gens se rencontraient et la question était simplement: devient-on amis ou pas sur les réseaux sociaux? décrypte Olivier Glassey, sociologue spécialiste du numérique à l’Université de Lausanne.

Maintenant, nous sommes dans une deuxième phase qui interroge l’usage de notre exposition numérique très forte livrée à un public que l’on ne connaît pas forcément. Ce qu’il y a de déroutant avec l’orbiting, c’est qu’il indique une présence à peine perceptible et difficile à interpréter. Est-ce une marque d’attention de la part d’autrui, ou un enjeu de pouvoir indiquant une surveillance? Il n’y a pas d’interactions, seulement des traces de cette surveillance, et la paranoïa peut s’installer.»

Surveillance

Selon Michaël Stora, psychanalyste et auteur de Hyperconnexion. Le numérique a envahi nos vies (Larousse), «l’omniprésence numérique a fait de nous des obèses jamais rassasiés d’informations sur autrui. Nous avons toujours envie d’en savoir plus sur un patron, un rival, un ex… Parfois, même, les réseaux sociaux peuvent rendre impossible le travail de deuil après une rupture, car la tentation d’aller hanter les comptes sociaux vire à l’obsession. Ce qui peut provoquer, à la longue, un effondrement.» Et là où beaucoup n’oseraient jamais aller épier sous des fenêtres ou fouiller dans des poubelles, les réseaux sociaux invitent à la surveillance d’une simple caresse sur l’écran.

Dans un article intitulé «Quand suivre mon ex en ligne devient-il du harcèlement?» Emma Brockes, journaliste au Guardian, détaille avec franchise son vice. «Nous avons toujours été obsédés par ceux qui nous intriguent, mais les réseaux sociaux rendent ce jeu plus facile […]. Je suis mon ex sur quatre plateformes différentes, et je connais même le nom de la sœur de sa nouvelle copine […]. Je me suis retrouvée à consulter les photos de l’anniversaire de mariage des parents d’un type avec qui j’étais allée à l’école. C’est en partie du voyeurisme, en partie une forme de tourisme étrange, et en partie de l’insécurité: l’extraction des failles pour me dire que ma vie est mieux.»

«Lurkers», voyeurs silencieux

Emma Brockes s’adonne au voyeurisme en secret, et avoue qu’elle mourrait de honte si l’historique de ces traques virtuelles était livré sur la place publique. Elle fait partie des lurkers (cachés), cette communauté de voyeurs aussi silencieux qu’avides de la vie des autres. «On parle beaucoup de web social et collaboratif, mais il existe une majorité de spectateurs passifs évitant de laisser des traces, et une minorité de contributeurs, poursuit Olivier Glassey. Les premiers font en sorte d’exploiter les informations auxquelles ils ont accès, sans en donner eux-mêmes.»

La plateforme Instagram a récemment provoqué un petit séisme en annonçant que les utilisateurs seraient informés chaque fois qu’un visiteur ferait une capture d’écran d’une de leurs storys ou photos. Devant la grogne, l’idée vient d’être abandonnée; vous pouvez espionner vos contemporains paisiblement…

Harcèlement

Mais l’orbiting indique l’avènement d’un harcèlement qui ne se cache même plus. Martin a ainsi mal digéré d’apprendre par LinkedIn que l’un de ses proches, qui ne répondait plus à ses messages téléphoniques depuis plusieurs mois, était allé fureter sur son profil professionnel. «Il ne veut pas me parler dans la vie, mais regarde mon parcours, qu’il connaît déjà par cœur, ça veut dire quoi?»

Dans un article de The Independent, la journaliste Kashmira Gander s’offusque pour sa part de ces amis invités dans des groupes de discussion privés WhatsApp qui refusent d’y participer, sans pour autant se retirer du groupe, histoire de ne rien rater de la conversation. Reste que le harcèlement amical fonctionne dans les deux sens. Sandra, qui ne traîne plus sur Facebook depuis le scandale Cambridge Analytica, s’est vu reprocher par une amie de ne plus liker ses posts. «Une autre m’a suppliée de la suivre sur Instagram et j’ai eu beau lui dire que je n’avais pas Instagram, elle semblait vexée. Alors pour plaire à tout le monde, je vais liker à la chaîne sur Facebook quelques minutes, sans faire attention à ce qui se dit, puis je referme l’appli.»

Saturation sociale

Et si l’orbiting était simplement l’expression d’une saturation des réseaux sociaux, comme le souligne Olivier Glassey? «Si on regarde la multitude de nos relations sur des plateformes qui s’additionnent, il est impossible d’entretenir des échanges riches avec tout le monde. Les réseaux sociaux nous rappellent aussi constamment qui a dit quoi et en dix ans, on est passé de quelque chose de neuf expérimenté collectivement à une «sociale fatigue», une sorte de lassitude de son entourage, causée par leur sursollicitation.

Par respect, certains adoptent une frugalité communicationnelle: un signe d’attention furtif, pour éviter la surcharge. Sauf que cette parcimonie est difficile à interpréter.» Est-ce un bonjour amical ou de la curiosité malsaine? Sur les réseaux sociaux, c’est toujours un peu des deux…

Publicité