Au bord de la M68, entre un Burger King et une station Shell, il y a une cabane de tôle, de briques et de bois, une gargote sur laquelle on ne s’arrêterait même pas en cas de disette, il y est inscrit en grandes lettres délavées: Food Zone. Attention, ce n’est pas le Soweto dernier cri, celui du Musée Mandela, des restaurants colorés, des boutiques de souvenirs où les bus de touristes échouent pour vivre l’expérience du township. C’est le Soweto d’avant, dont on dirait qu’il n’a pas été repeint par la nation arc-en-ciel. C’est là que BCUC, l’un des meilleurs groupes du monde, est né il y a 16 ans.

Franchement, dans la marée des sensations du moment, des anciennes gloires et des têtes d’affiche que le Paléo Festival de Nyon rassemble, on pourrait facilement passer à côté de cet orchestre de Johannesburg. Ils portent un nom invraisemblable, un acronyme qui se décompose en Bantu Continua Uhuru Consciousness – on dirait un cours de yoga pour militants africanistes. Ils jouent très tard, vendredi, aux alentours de minuit, sur la scène excentrée du Détour. Ils fabriquent leurs rythmes de transe avec des tambours, des cornes, des sifflets et surtout des cris de tragédiens soul. Personne ne vous reprochera de ne pas être allé écouter BCUC. Et pourtant, ceux qui le feront auront dans la tête, pour le reste de leur vie, cette symphonie bricolée.

Comme un barbecue improvisé

Chacun de leurs concerts commence par une basse imperturbable, un drone érotique dont rien ne vient à bout. Ils sont en général sept sur scène, ce sont des corps et des allures si différents, des gros, des petits, en survêtement ou en habit de lumière, on dirait une troupe en déroute ou un barbecue improvisé. Et puis, Zithulele Zabani Nkosi, dit Jovi, allume le brasier. Il souffle, trépigne, soulève ses jambes, harangue la foule, se jette de haut, de bas, souffle encore, lève les bras, il dirige ses gens comme des avions de chasse. On dirait un cirque dont il est le Monsieur Royal. On dirait une fanfare perdue dans l’espace-temps. Chaque minute qui passe vous ensevelit davantage dans la danse.

Ils étaient tous plus ou moins musiciens, cette nuit de 2003 au Food Zone, là où l’équipe s’est formée. Plus ou moins. Ils faisaient du théâtre, de la danse, des choses moins sérieuses. Ils tissaient dans leurs dérives vespérales de grands rêves irréalisables, ceux d’une jeunesse sud-africaine pour laquelle les libertés restent des promesses de riches. Ils avaient dans la tête un maelstrom de chants anciens, zulu, xhosa, des comptines d’enfant, ils avaient des tambourins, des shakers, deux ou trois tubes où souffler, une paire de congas, juste ce qu’il faut pour renverser le monde.

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Jovi raconte souvent que la musique de BCUC ressemble aux origines du rock’n’roll, de la soul, du jazz, ce dont ces genres avaient l’air avant qu’ils n’aient été polis par le marché. On a plutôt l’impression qu’on aurait expliqué l’histoire des musiques humaines à des extraterrestres, qu’ils la recomposeraient d’instinct, dans le tâtonnement et la sensation, avec des outils de seconde main et des urgences de grandes découvertes. Leurs albums, notamment le récent The Healing, fomente de longs funks sudistes, des raps d’avant le rap. On dirait tour à tour Sun Ra, les Last Poets et un culte pentecôtiste.

La conscience et le feu

Ces dernières années débarquent d’Afrique des formations d’outsiders qui fabriquent leurs instruments, développent des stratégies de rupture, une pop du rafistolage. On se souvient des Congolais de Staff Benda Bilili, qui émergeaient en fauteuils roulants et en guitares artisanales dans les festivals occidentaux. Plus récemment, de KOKOKO!, techno d’avant la technologie, où les bouteilles frappées et les bidons d’huile amplifiés recomposent des messes électroniques. Dans ces cas, une fascination légèrement outrée pour l’inventivité africaine, le système D, la théâtralité malgré le dénuement. Devant ces jeunesses européennes en quête d’émotions neuves, on frise parfois l’orientalisme.

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Les recyclages de BCUC, cette façon de digérer toutes les musiques de danse et les arts de scène, rappellent plutôt la démarche des tropicalistes. Quand Caetano Veloso, Gilberto Gil ou Gal Costa cannibalisaient le rock anglo-saxon pour en faire une musique authentiquement brésilienne, personne ne doutait que le rapport de force fût à leur avantage. Avec BCUC, c’est pareil. Dans la ferveur brutale de chants qu’on n’arrête pas, dans ces hymnes qui prennent à l’Afro-Amérique mais aussi à la house music et au punk, BCUC ne séduit pas par le pittoresque mais par l’annexion. Ils se servent dans le festin mondial. Disent quelque chose d’unique sur le spectacle, les corps et même le politique. Ils sont la conscience et le feu. Ils sont ce qui vous fera dormir tard ce vendredi.


BCUC. Ve 26 juillet, 23h59. Le Détour, Paléo Festival, Nyon.