François Bon, adepte précoce de l'ordinateur, reconnaît être «toujours un dinosaure» pour ce qui touche au support papier du livre. L'aide essentielle que l'écran offre aujourd'hui, c'est la possibilité de «fusionner le dictionnaire Littré ou sa bibliothèque avec ce qu'on fait». Comme le texte en cours n'est plus une épaisseur mais un défilement, «plus j'avance dans l'ordinateur, plus ça m'oblige à mémoriser mon travail».

Michel Butor: «Toute ma vie, j'ai travaillé à la fois à la machine et à la main, parce que j'ai besoin de me corriger, c'est une espèce de pétrissage du texte. Avec le traitement de texte, même si je corrige beaucoup, la machine remet tout en ordre, c'est un serviteur merveilleux. Il y a des variantes qui disparaissent, mais pas plus que dans les manuscrits d'autrefois.»

Emmanuel Carrère aime «le côté désinhibant» de son ordinateur portable: «Sur l'écran, la rature passe à la trappe et c'est quelque chose d'assez léger, je trouve.» Chez lui, «le brouillon n'a pas de forme écrite, c'est une espèce de rumination, un temps de gestation extrêmement long; ensuite ça se passe très vite, grâce à la machine, même si je tape avec un seul doigt – et un autre pour la barre d'espace.»

Michel Chaillou: «L'intérêt de l'ordinateur, c'est qu'il raccourcit le temps entre ce que je pense et ce que j'ai au bout des doigts. Et le temps de la rature: avant, je raturais tout le temps et je m'énervais. Chaque matin, je commence à rêver intérieurement devant l'ordinateur, je frappe, je tire, je relis, c'est une affaire de rythme. Je tire sur papier régulièrement, toutes les demi-heures, et je finis avec des monceaux de neige autour de moi.»

Jean Échenoz se déclare «agacé par le fétichisme du brouillon: il y a une sacralisation autour de ça que je ne partage pas. Brouillon, c'est bien parce que c'est un mot un peu sale.» Ce qui s'est perdu avec l'ordinateur, c'est «la fonction dessinatrice de l'écriture, qui me manque».

Pierre Michon écrit au crayon noir, sur des feuilles volantes, avant de mettre au propre son texte sur ordinateur: «Si j'avais appris à quatre ans à me servir à dix doigts d'un clavier, la connexion organique se serait faite entre cet éventail horizontal et mon esprit, et non pas entre la crispation oblique de la main sur un objet et mon esprit. J'ai tendance à croire que j'aurais écrit la même chose, directement sur ordinateur. Le média n'est pas le message, c'est un serviteur.»

Anne Davier, porte-parole d'une douzaine d'auteurs romands dont elle rapporte les propos anonymes, s'est interrogée dans son mémoire de licence en sciences de l'éducation à l'Université de Genève (De la Plume au clavier, juillet 2000) sur les modifications de l'écriture engendrées par l'usage de l'ordinateur. Sauf le couper-coller qui facilite la restructuration du texte, au risque reconnu de dissoudre les raccords entre les parties, les fonctions du traitement de texte sont peu exploitées par les auteurs interrogés (50% ne maîtrisent pas du tout la dactylographie ou seulement un peu). Selon eux, si la rédaction du premier jet est facilitée, l'achèvement du texte informatisé est moins rapide, parce qu'on est sans cesse tenté de le reformuler.