Il a les tuyaux d’un orgue d’église. Il imite les sifflets de locomotive, les sirènes de pompiers, le galop des chevaux, le mugissement du vent. Et tout ça, il le fait à l’ombre d’un écran de cinéma où défilent les images des films muets des années 20 et 30. L’orgue Wurlizter est un spécimen rare. Il est capable de reproduire les différentes catégories d’instruments dans un orchestre comme les bruitages les plus familiers. Quand il fait son cinéma, c’est un enchantement, à l’image du festival qui lui est consacré dès aujourd’hui au Collège Claparède de Genève.

La visite se fait au lendemain de Pâques. «Monsieur Ott», une note d’accent alsacien, le verbe précis et imagé, vous emmène dans les sous-sols du Collège Claparède. Ce facteur d’orgue se passionne pour cet instrument construit en 1937 dans l’état de New-York, l’un des trois orgues de cinéma encore en état de marche en Suisse (dont l’orgue du café-théâtre Barnabé à Servion). «C’est américain, ils faisaient ça à la chaîne!», s’amuse-t-il, tout en commentant une image des usines Wurlitzer prise dans les années 1930. On pénètre dans le bâtiment, on descend l’escalier menant à l’Aula. Il fait sombre, assez cru, et voici l’engin, rangé à droite sur la scène. «C’est une console d’orgue, rien de très particulier», dit-il, l’air quelque peu débonnaire.

Grelots et éclats de vaisselle

Jusqu’à ce qu’il enclenche le moteur. Et là, la console s’éclaire comme dans un cockpit d’avion, il y a des petites lumières, un moteur se met à vrombir à l’arrière-plan. «On a l’impression qu’on va décoller!», s’exclame Martine Hahn, l’une des bénévoles qui œuvre à préserver cet instrument. Mais oui, le moteur tourne crescendo, de l’air comprimé se met à circuler, et cette soufflerie ininterrompue va accompagner toute la visite. «Nous avons ici la chance d’avoir un instrument de la belle haute époque du cinéma muet avec toutes les possibilités sonores et bruitages.» Et d’enchaîner les démonstrations en actionnant les touches et clapets de la console: jeux de flûtes, fanfares de cuivres, cloches de cathédrale, grelots pour imiter le traîneau du Père Noël ou éclats de vaisselle comme dans une scène de ménage.

Soyons un peu sérieux, tout de même. Car l’orgue de cinéma à traction électropneumatique est une invention de génie, dont la fonction première était de donner naissance au son qui manquait à l’image des films muets. «On a un instrument particulier qui remplace un orchestre symphonique au sens complet, au sens hollywoodien du terme, avec toutes les percussions et un certain nombre de bruitages», explique l’organiste genevois Nicolas Hafner. Inutile de dire que ces bruitages seraient malvenus dans une messe du dimanche. «A l’église, on est plutôt tranquille, gentil, tandis que dans une salle de cinéma, ça rigole, c’est vivant, explique Alain Ott. Il faut que l’orgue puisse s’affirmer», d’où des volumes d’air considérables qui circulent à l’intérieur des tuyaux.

Des milliers de câblages électriques

Construit pour un cinéma londonien de la chaîne Granada, à Clapham Junction, l’orgue Wurlitzer a été racheté par l’Etat de Genève en 1979. Coïncidence: une inscription «CLAP», marquée au fer rouge sur l’une des boiseries en 1938, sonne comme une prémonition, puisque l’instrument a trouvé refuge au Collège Claparède en 1980! Mais comment ça marche? «Le système de commande électrique de cet orgue est dans l’absolu extrêmement primitif, dit Monsieur Ott. Il s’agit de l’électrotechnique de 1900, à savoir des simples contacts que l’on enclenche et déclenche.» Une mécanique pleine de relais, avec un système de soupapes et des soufflets en cuir chassant l’air dans les tuyaux.

Aucune électronique, donc, mais un vaste réseau de fils et câblages électriques qui relient la console à une centrale de transmission. Cette centrale est isolée dans un local technique derrière l’écran de projection, tout comme les tuyaux d’orgue et les accessoires (cymbales, grosse caisse, xylophone, etc.) entreposés dans deux chambres exiguës, recouvertes de carreaux de faïence. Les chambres sont invisibles depuis la salle. Pour le public, l’effet est celui de sons qui surgissent du noir, tandis qu’on peut voir l’organiste à l’œuvre sur le côté.

Rien n’est plus impressionnant que d’aller voir l’amas de tuyaux d’orgue et d’instruments de percussion de l’autre côté de l’écran. «Je vais vous faire entendre le carillon suisse, mais bouchez-vous les oreilles!» Le principe est celui de la bonne vieille sonnette de porte: on voit des arcs électriques jaillir sur chacune des 18 sonnettes.

«S’il fallait construire tout ça aujourd’hui, ce serait pratiquement impayable, dit Alain Ott. On frôlerait le million. Ce ne sont même pas les tuyaux qui coûteraient cher ou le système de commande des tuyaux, mais tous les accessoires et les jeux de percussion qui demanderaient une fabrication à la pièce, avec le fini et la qualité de l’époque.» Ne manque plus que le piano-fantôme (un demi-queue dont les touches sont actionnées à distance depuis l’orgue) pour compléter ce tableau bien pittoresque.

Des virtuoses de l’improvisation

«C’était l’un des instruments les plus connus de l’entre-deux-guerres, le clou du spectacle!», s’exclame Nicolas Hafner, président de l’association genevoise qui vise à faire vivre cet instrument. De fait, l’organiste avait tout d’un «chef d’orchestre» qui bruitait les pitreries de Buster Keaton et Charlie Chaplin à l’écran. Mais il animait aussi les entractes et des thés dansants. «Il fallait des musiciens capables d’improviser et de faire des medleys dans des styles très variés.» Autant dire des virtuoses hors pair.

Par rapport à l’orgue d’église, Nicolas Hafner souligne à quel point les volumes d’air qui circulent à travers les tuyaux d’un orgue de cinéma sont beaucoup plus importants. Et puis il y a cette fonction très particulière, appelée «tremblant» ou «vibrato», qui permet de brasser l’air avant même qu’il n’entre dans les tuyaux. «C’est ce qui donne le côté sirupeux aux sonorités de l’orgue quand il imite un orchestre symphonique.»

La visite n’a fait que commencer. «Monsieur Ott», lui, est intarissable sur cet engin pourvu de trois claviers, de 608 tuyaux, totalisant 6 tonnes de matériel! Il donne une mini-instruction sur l’électroaimant, s’amuse de voir qu’un système électrique «si primitif» nécessite «une installation volumineuse avec beaucoup de points où le courant doit passer ou ne pas passer». Il est maintenant assis à la console dans la salle principale. Il actionne les touches de l’orgue tandis qu’on voit le piano-fantôme à l’autre bout jouer tout seul! Il fait la démonstration du «second touch». Et soudain, Monsieur Ott joue du «chrysoglott». Le temps s’arrête. Sublime carillon de notes cristallines. Une fée vous berce les oreilles.


Festival «L’orgue fait son cinéma» au Collège Claparède de Genève, du 8 au 16 avril. Tout le programme sur www.orguedecinema.ch