Et si l'orgue prenait un coup de jeune? Et si l'orgue se déridait plutôt que d'être un objet de culte cloîtré dans des églises austères? Au moment où Bertrand Piccard fait planer le public avec son projet d'avion solaire, Lausanne dispose d'un engin qui pourrait révolutionner non seulement le monde de l'orgue, mais la planète entière. Et devenir une attraction jusqu'aux Etats-Unis: le New York Times et l'International Herald Tribune n'ont-ils pas consacré des pages à la merveille lausannoise?

D'accord, c'est la première fois qu'une manufacture d'orgues américaine construit un orgue en Europe. Une vague de suspicion – de jalousie surtout – a d'ailleurs essaimé lorsque la commission des orgues a donné son feu vert à la maison Fisk (Gloucester) en 1998. Certains experts ont cru qu'ils verraient débarquer un instrument aussi lourd et ronflant qu'une limousine. C'était méconnaître les vertus de cet atelier d'une trentaine de passionnés qui, depuis quarante ans, étudie l'orgue sous toutes ses coutures.

«Ce n'est pas un orgue américain, mais un orgue européen construit par des Américains, précise Jean-Christophe Geiser. Ce sera le plus grand instrument de musique de Suisse», exulte l'heureux titulaire. Selon lui, l'orgue du troisième millénaire est né, dans cette Cathédrale qui abrite un nouvel instrument aux allures de vaisseau spatial: les quelque

7000 tuyaux chromatiques qui composent son fuselage semblent propulsés vers l'au-delà. Design ultramoderne (signé par l'Italien Giugiaro), élégance des lignes, ces orgues cumulent le savoir-faire du passé et les innovations. Mais, surtout, elles permettent de jouer quatre siècles de musique sans les compromis d'un instrument bâtard.

«Le pari de cet orgue, c'est qu'il est à la fois tourné vers le passé et l'avenir, souligne Jean-Christophe Geiser. Je parie que, dans dix à vingt ans, il sera classé monument historique.» Et pour cause, il aura fallu 5 millions de francs et 150 000 heures de travail pour sa conception et réalisation. Le projet, lancé il y a dix ans, a convaincu le Conseil d'Etat vaudois qui a versé 2,7 millions afin de remplacer l'orgue précédent, vétuste, démodé. Une équipe de bénévoles s'est démenée pour solliciter l'appui de sponsors. Il manque encore 200 000 francs pour boucler le budget. «Cela peut paraître énorme, mais quand on pense à l'investissement de la commission qui a planché sur le projet et à l'énergie déployée par la maison Fisk, l'argent se justifie.»

«La chance de la cathédrale de Lausanne, c'est qu'elle n'a eu que des instruments ratés», ironise Jean-Christophe Geiser. Une histoire laborieuse que celle des orgues de la Cathédrale. Avec quelques anecdotes bien épicées: en 1903, l'illustre Charles-Marie Widor refuse d'inaugurer le nouvel orgue de Theodor Kuhn (doté d'un système pneumatique tubulaire), le comparant à «une vache en délire». En 1957, deux ans après l'inauguration d'un autre instrument conçu par le même facteur suisse, Pierre Cochereau déclare: «C'est le plus bel orgue de salon que je connaisse.» Le principal défaut imputé au dernier rejeton était son emplacement. Encastré sur les tribunes hautes, isolé, une grande partie du son demeurait en retrait. Et l'absence de buffet gâchait la saveur esthétique de l'instrument, perdu dans les limbes.

Mais qu'est-ce qu'un orgue, au juste? «De l'air qui passe dans des tuyaux et un système de clavier(s)», schématise Jean-Christophe Geiser. Contrairement au piano, l'orgue ne se fabrique pas en série. Chaque instrument est un modèle unique, qui doit s'adapter à la volumétrie de l'église. Du reste, l'archétype historique est un leurre: «un orgue classique français» ou «un orgue de style nord-allemand» connaît des variantes infinies. Plutôt qu'une copie historique, Lausanne a opté pour un instrument pluristylistique. «On ne voulait pas faire du faux vieux, insiste Jean-Christophe Geiser. L'orgue n'est pas un instrument du passé, on peut lui donner une forme contemporaine.»

Ceci en confiant par exemple la conception du buffet à un designer italien. Autre première: l'instrument possède une interface MIDI qui permet d'enregistrer le jeu de l'organiste, de jouer à distance ou de noter des improvisations. Seul l'orgue de Notre-Dame à Paris bénéficie d'une technologie aussi avancée, l'orgue de cinéma de Servion – à la pointe du progrès lui aussi – disposant d'un système informatique ultra-perfectionné. Chose rare, l'instrument possède deux consoles (ou pupitres de commande) à cinq claviers: l'une sur la tribune, avec une transmission mécanique, et la seconde dans la nef, mobile, à transmission électrique. L'organiste peut ainsi s'asseoir au milieu des musiciens: le nouvel orgue crée donc un rapport privilégié entre l'interprète et le public.

Mais le plus bel exploit de l'instrument est qu'on peut y jouer Bach, Liszt, Charles-Marie Widor, jusqu'au répertoire contemporain. «C'est le seul type d'orgue qui avance aussi loin dans la juxtaposition des quatre styles principaux de la facture d'orgues (classique et symphonique français, baroque et romantique allemands)», s'émerveille Jean-Christophe Geiser. A vérifier lors des concerts prévus ces prochains jours.