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L’Orient, visions ambiguës

L’exposition «Mirages d’Orient, grenades & figues de barbarie» de la Collection Lambert en Avignon reflète deux siècles de regards d’artistes. Contradictions et doubles sens composent le portrait d’une relation à la fois forte et fragile avec l’Occident

On peut suivre le parcours de l’exposition, ou s’y perdre un peu, faire des allers et retours dans les salles de l’ancien hôtel particulier avignonnais, peut-être même sortir un moment dans la ville, aller voir les chibanis, ces vieux émigrés algériens qui traînent leurs journées du côté de la poste, parce que l’Orient, il est aussi là, au coin de la rue, avec ses récits pleins de rêves et de malentendus. Mais surtout, éviter le pas de course, faute de ressortir en ayant l’impression d’un vaste fourre-tout. Projetée avant les Printemps arabes et la guerre en Syrie, mais pimentée par eux, l’exposition de la Collection Lambert porte un titre long comme un dessert mêlant les arômes: Mirages d’Orient, grenades & figues de barbarie.

Oui, dès le titre et ses polysémies, on sait qu’il s’agit d’être attentif aux contradictions et aux malentendus qui ont nourri le regard de l’Occident sur cet Orient qui va au moins du Maroc à l’Iran. Plusieurs œuvres ayant pour objet la traduction sont aussi là pour nous rendre attentifs à ces questions de langue, de Lawrence Weiner à Claire Fontaine en passant par Yto Barrada. Il est aussi bienvenu que, comme cette dernière ou comme Shirin Nashat, Walid Raad, Adel Abdessemed, des artistes qui vont et viennent entre les cultures, soient inclus.

C’est aussi le cas de Mona Hatoum, Libano-Palestinienne installée depuis 1975 à Londres, grâce à qui des grenades figurent bel et bien dans l’exposition; ce sont des armes et non des fruits, inoffensives puisqu’en cristal de couleurs, semblables à de gros bonbons acidulés. Suavité et danger mêlés. C’est une donne récurrente dans le propos sur l’Orient, qu’il soit esthétique ou politique, simpliste ou plus construit.

Douceurs encore avec la pièce en pâte de verre de Paul-Armand Gette baptisée Loukoum rose d’Aziyadé (2006). Inspiré par le premier roman de Pierre Loti, publié anonymement en 1879, l’artiste a sculpté les coins des sucreries comme des intimités féminines.

Pierre Loti, figure quasi tutélaire d’une longue lignée de découvreurs de l’Orient, mais qui ramène aussi une vision plus digne des bals masqués qu’il organise à son retour en Charente que d’une réelle connaissance du Caire ou de Constantinople. Sans doute parce qu’il allait plus s’y chercher lui-même que découvrir l’Autre. Dans le riche catalogue publié chez Acte Sud, Eric Mézil, directeur de la Collection Lambert en Avignon et commissaire de l’exposition, cite d’ailleurs la réaction très révélatrice de l’officier de marine romancier au Musée du Caire face à une momie: «Les deux moi face à face… le moi vivant et le moi mort… le moi debout et le moi couché… Dédoublement… Confrontation «Je m’étais trouvé.»

Même si elle est aussi habitée par une sorte de néoromantisme, c’est un investissement plus conséquent qu’Isabelle Eber­hardt consacre à la culture islamique. On voit dans une vitrine ses lettres, en français et en arabe, des photos de femmes du Sud oranais dont elle accompagne ses articles, et une autre de sa tombe à Ain Sefra, où elle est morte, lors d’une crue de l’oued en 1904.

Eric Mézil a donné de la place à une sorte de parenthèse temporelle, celle qu’a représentée Tanger au milieu du siècle dernier. Ce qui permet de voir de splendides photographies de Robert Rauschenberg, mais aussi son portrait photographique par Cy Twombly ou encore la bibliothèque de Paul Bowles, qu’il a léguée à Miquel Barceló. Autant d’artistes qui ont baigné leur regard dans la lumière de cette ville, y ont aussi tissé des liens avec des artistes locaux.

Décrire, dessiner. Au fil des croquis, des carnets de notes et de dessins que comporte l’exposition (ceux de Pascal Coste, de Joseph Eysséric et de Miquel Barceló sont remarquables), on se dit que la contrainte de chercher le juste mot, l’image qui rende au plus près la sensation offerte par un paysage, une rencontre, un bâtiment reste la meilleure garante d’une relation qui dépasse fantasmes et malentendus.

Ce qui bien sûr ne signifie aucunement qu’il faille brider les imaginaires et réduire les artistes à des copieurs ou à des documentaristes. L’accrochage donne aussi une large place aux peintres orientalistes comme aux délires contemporains de Pierre et Gilles. Pour faire court, les premiers déshabillaient les femmes orientales, alors que les seconds préfèrent les hommes. Peu importe, leurs images peuvent être belles, fortes, et souvent plus subtiles qu’il n’y paraît; elles doivent cohabiter, dans le flot de représentations qui déborde largement de l’univers de l’art pour nourrir notamment la publicité, avec d’autres, qui présentent une vision plus diversifiée de ces contrées. Le peu de place laissée à la figuration dans l’art islamique a sans doute fait échapper les Occidentaux aux mêmes effets caricaturaux dans l’autre sens. L’érotisme des odalisques de harems et des éphèbes de hammams n’a pas son inverse dans la relation Orient-Occident.

On rêverait d’ailleurs d’une exposition arabe ou turque qui ébauche une réponse à celle-ci. De quelles images serait-elle faite, quelles thématiques la traverseraient? Des bribes de réponses figurent à Avignon, dans des pièces évoquant les rêves d’Occident qui hantent les esprits de l’autre côté de la Méditerranée. La plus troublante, la plus poétique, est celle du Belge David Claerbout qui, dans The Algiers’ Sections of a Happy Moment, a utilisé un procédé photographique raffiné – il a pris quelque 50 000 clichés de la même scène sous différents angles pour composer une narration vidéo de 37 minutes. Des garçons, des hommes, arrêtent une partie de ballon sur les toits plats d’Alger pour donner à manger aux mouettes. Dans les regards, mille désirs d’ailleurs.

Violence des déséquilibres économiques, violence des dictatures plus ou moins chamboulées par les Printemps arabes, violence des relations entre hommes et femmes. Si Eros est largement présent dans l’exposition, Thanatos prend aussi toute sa place. Il suinte des grands portraits à l’aquarelle que Yan Pei-Ming a réalisés de Bachar et Asma el-Assad, mais aussi du couple royal jordanien, et surtout du cadavre de Kadhafi. Au risque de renforcer une vision d’un Orient plein de dangerosité, d’autant plus qu’on montre aussi des collections d’armes raffinées.

Et c’est avec un film de marionnettes qu’on prend vraiment conscience que la brutalité qui ponctue les échanges Orient-Occident est ancienne et peut être racontée selon plusieurs points de vue. L’Egyptien Waël Shawky prend appui sur un célèbre texte d’Amin Maalouf qui raconte les croisades d’après le point de vue musulman pour en faire un récit en image, dense et captivant.

Mirages d’Orient, grenades & figues de barbarie. Collection Lambert en Avignon, jusqu’au 28 avril. www.collectionlambert.com

Le coin du « Loukoum rose d’Aziyadé» est sculpté par Paul-Armand Gette à la manière d’une intimité féminine

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