Le sacre fauvede Guilherme Botelho

Danse L’artiste brésilien rêve l’origine du monde dans «Antes»

Au Forum Meyrin, cette parade crue frappe

Au début de tout, il y aurait cette vision. Sur la scène du Forum Meyrin, mardi, garçons et filles gisent nus comme des nouveau-nés, comme les rescapés d’un séisme. Ils n’ont pas de figure – ou du moins on ne la cherche pas. On est saisi par autre chose: ces côtes qui saillent, ces torses qui s’évident en toboggan, ces bas-ventres qui sont des deltas, ces pieds qui sont des guérites dressées sur une côte hostile, cet air qui vient de loin, d’un ciel bourdonnant. On sait à ce moment-là d’Antes, la nouvelle création de Guilherme Botelho et de sa compagnie Alias, qu’on regarde rarement un corps ainsi, que le métier de chorégraphe a cette fonction: révéler l’inconnu sous le familier.

Mais à l’instant une poitrine palpite. Veillez sur elle, son mouvement est implacable. On n’a d’yeux que pour elle, son outre qui se remplit, puis se vide; qui s’exhibe, puis s’éclipse, mécanique. C’est une chambre à air. Antes est la fable d’un souffle.

Une telle fresque, anatomique jusqu’à l’abstraction, personne n’aurait imaginé il y a vingt ans que Guilherme Botelho la concevrait. En 1994, le propos de l’ancien danseur du Ballet du Grand Théâtre est autre. Il veut prêter corps à des histoires qui entaillent chacun. Il réunit autour de son mètre 67 élégant et de son charisme d’enfant de São Paolo des interprètes timbrés. Ensemble, ils signent à Genève En Manque, l’histoire d’un homme – Botelho – qui avance dans la vie caché sous des couches de vêtements. Une femme le harcèle, lui arrache ses peaux, en chasseuse. Le succès est affolant.

On admire l’extravagance maîtrisée des acteurs, leur capacité à rameuter des fantômes d’amour. Guilherme Botelho est marqué par Oscar Aráiz, ce chorégraphe argentin qui a dirigé le Ballet du Grand Théâtre; par Pina Bausch et ses odes déchirantes à l’enseigne du Tanztheater de Wuppertal. Il creuse son sillon, analytique et rêveur, dans des pièces qui portent le titre de L’Odeur du voisin (2001), ou du Poids des éponges (2003). L’ensemble constitue ce qu’on pourrait appeler une psychopathologie de la vie quotidienne.

Est-ce la mort de son père comme il le suggère, le questionnement qu’elle suscite? En 2010, il change de style, de pulsation. Exit la dérision névrosée, façon Woody Allen. Place à l’abstraction athlétique: des courses de marathoniens sous ecstasy dans Sideways Rains en 2010; des frictions d’abeilles en quête d’une ruche perdue dans Jetuilnousvousils en 2011. Antes est la suite de cette chevauchée à cru. Ou plutôt, son début rêvé. Voyez ces gisants, leur splendeur sans visage; ils sont pris de syncope en proie à une énergie primordiale. Dix trains passent en coulée de métal, des avions de chasse peut-être, à moins que ce ne soit une comète – le compositeur Murcof habille le mouvement de son étoffe archaïque. Ils se redressent, s’éparpillent en oiseaux écervelés, se figent, soudain sur une patte, l’autre pied ramené vers la figure. Vision stupéfiante que ces pèlerins culs-de-jatte qui inventent leur liturgie. Tremblez à présent avec ce sorcier à la crinière amazonienne, il martèle le sol; à ses pieds, couchés en chien de fusil, garçons et filles tressautent, portés par l’onde de choc.

Guilherme Botelho n’est pas le premier à déshabiller ses interprètes, à assimiler le corps à une mécanique, à tester son moteur, ses courroies de transmission, ses conduits, ses articulations. Il s’inscrit dans une lignée qui va du chorégraphe québécois Daniel Léveillé à la Genevoise d’origine flamande Cindy Van Acker, lignée qui considère l’enveloppe de chair comme un territoire, le nu comme une expérience, la possibilité d’une connaissance, érotique évidemment, mais pas seulement. Antes évoque la planche anatomique, celle qui met en joie les médecins de la Renaissance. Cet automne, Guilherme Botelho fête les 20 ans de sa compagnie. En guise de sacre, il offre l’origine du monde.

«Antes», Forum Meyrin, je 30 à 20h30; «Jetuilnousvousils», ve 31; «Sideways Rain», sa 1er nov.; rens.www.forum-meyrin.ch; 022 989 34 34.

Vision stupéfiante que ces pèlerins culs-de-jatte qui inventent leur liturgie