C’est une histoire qui remonte au temps, pas si lointain, où la contraception était hors la loi en France. Tout débat était même barré par l’interdiction de faire de la publicité pour les moyens d’éviter une procréation vue comme un devoir national. Les hommes et les femmes n’en comptaient pas moins confusément les uns sur les autres pour «faire attention». Ce qui était surtout une manière de se renvoyer la responsabilité des problèmes lorsqu’ils survenaient.

Des problèmes, Ginette et Claude Bac en ont. Légèrement handicapée et surtout gravement déprimée, Ginette ne parvient pas à faire face aux naissances multiples, quatre en quatre ans. Elle ne lave plus les couches, qu’elle fourre sous le lit, se lève à peine. Claude, apparemment, préfère ne pas voir – et ne pas sentir. Danièle, la petite dernière, née le 3 juillet 1952, ne survivra que sept mois. Claude, qui aperçoit pour la première fois sa fille nue le jour de sa mort, dira qu’elle lui a fait penser aux corps de déportés. En juin 1954, le couple est condamné à 7 ans de réclusion.

Opposition farouche

Si Danièle Voldman et Annette Wieviorka se sont intéressées à cette histoire, c’est qu’elle a marqué un tournant. Le procès en appel sert de tribune à la créatrice du planning familial, qui s’appelle alors Maternité heureuse, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé. La peine des époux Bac est ramenée à 2 ans, déjà purgés, et la régulation des naissances, dont les journaux, par crainte des poursuites, ne parlent que par allusion, devient un thème médiatique, puis politique, repris par une poignée efficace de convaincu.e.s. L’opposition, qui comprend tant les catholiques que les communistes, est vive. Il faudra attendre treize ans pour que la France, avec la loi Neuwirth, reconnaisse enfin le droit des femmes à maîtriser leur fécondité.


Histoire


Danièle Voldman et Annette Wieviorka

«Tristes grossesses. L’affaire des époux Bac (1953-1956)»

Seuil

182 p.