Comme chaque année depuis dix ans, Le Temps soutient une ou un jeune artiste diplômé de master de la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD). Et produit avec elle ou lui une œuvre en édition limitée qu’il offre ensuite en souscription à ses lecteurs.

Pour les New Heads 2020, c’est le travail de Lorraine Baylac qui a été sélectionné dans le cadre du Grand Tour, lorsque l’école d’art ouvre au public les ateliers d’artistes de ses étudiants, à la fin de l’année scolaire. Nous avions alors été frappés par la forme hybride de ce travail qui mêle technique d’impression et performance et parvient à exprimer une singulière monumentalité en dépit d’une radicale économie de moyens. Comme cette mosaïque formée de 40 feuilles A4, toutes originales, que l’artiste exécute à la manière d’une action performée. Un processus extrêmement physique car répété autant de fois que nécessaire, mais exécuté sans spectateurs. Ce qui fait que chacun des 20 exemplaires de cette 18e édition de la Collection d’art du Temps est unique.

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«J’utilise un processus qui n’est ni du monotype, ni de la gravure, explique Lorraine Baylac. Je peins directement les feuilles de papier que j’ai disposées au sol ou sur une plaque de verre posée par terre.» Ce qui contraint l’artiste à adopter certaines positions complexes. «Le rouleau devient ainsi le prolongement de mon bras et le poids que j’imprime à mon corps définit les gestes et la pression. Les éléments que je dispose sous les feuilles – cheveux, morceaux de papier – font vibrer le dessin. Ils imposent un pattern qui va évoluer à chaque passage du rouleau.»

Créer un horizon

La forme en demi-cercle noire que l’artiste a choisie pour cette édition représente un coucher de soleil. «C’est la première chose qui m’a manqué quand je suis arrivée à Genève il y a six ans. Chez moi, dans le sud-ouest de la France, j’habite à deux pas de la plage. Et les endroits où j’avais vécu jusque-là se trouvaient tous au bord de l’océan Atlantique. Ici, je me trouve enfermée dans une cuvette, cernée par les montagnes. Je ne ressens plus cet horizon qui me ramène à ma condition d’être vivant sur la planète Terre. Pour moi, observer un coucher de soleil, c’est prendre conscience de la révolution, c’est vivre l’espace, la matière et le temps comme un éternel recommencement.»

Cette édition a aussi la particularité de se déployer. Entendez par là que, sous sa forme passive, elle tient dans une pile de feuilles de quelques centimètres de haut. Mais que, en mode actif, l’œuvre mesure 210 par 118,8 cm une fois composée sur un mur. «Cette question de l’espace, je l’ai développée pendant mon échange à la Camberwell University of the Arts de Londres. Je partageais un atelier minuscule avec 15 autres étudiants. Je devais avoir 1 mètre carré à tout casser. J’ai donc réfléchi à la manière de travailler sur des formats très grands mais sans avoir la place de les exécuter. De faire en sorte de créer une œuvre qui pourrait s’étendre à l’infini sur la base de la répétition de l’unité et que je puisse facilement stocker.»

A cette époque, Lorraine Baylac imprime des patterns sur une photocopieuse. Avant de passer ensuite au monotype, qu’elle découvre à Londres. La technique consiste à peindre un dessin sur une plaque de verre, de métal ou d’acétate et de le transférer sur une feuille de papier. Le principe ne fonctionne qu’une fois. Chaque monotype est donc unique. «Je participais au collectif d’artistes Draw Peckham, qui cherchait à partager sa pratique artistique avec les habitants du quartier très populaire où l’école se trouvait. Le monotype est un moyen cash et très rapide d’exprimer des idées. A mon retour à Genève, j’ai organisé un workshop pour l’apprendre aux autres étudiants.» C’est ainsi que sont nées les affiches de Soup, autre collectif créatif qui organise chaque semaine à la HEAD un repas où se rassemblent étudiants, employés du Musée d’art et d’histoire voisin, usagers du bâtiment de l’école et ouvriers autour d’une soupe, d’un décor et de performances.

La leçon du skate

Forcément, ce processus d’impression au service de la communauté rappelle les riches heures de l’édition libre apparue dans les années 1970. «J’aime beaucoup les artistes de cette époque, qui n’hésitaient pas à passer d’un médium à l’autre en produisant aussi bien des fanzines et des posters que des livres d’artistes et des happenings. Je pense à Allan Kaprow, Chris Burden ou encore Charles Ray, dont j’ai rejoué la performance Plank Piece de 1973 où il se retrouvait suspendu contre un mur, coincé par une planche. Ma démarche se veut à la fois un hommage, mais aussi une appropriation un peu ironique d’artistes que j’admire mais qui restent des figures masculines fortes et héroïques. En tant que jeune femme artiste, j’y vois un moyen de les ramener sur terre avec humour.»

Une forme de vertige face à la hauteur, que Lorraine Baylac fait remonter à l’époque où elle pratiquait le skate à un niveau national. «Il y avait ce half-pipe immense qui réclamait pas mal de courage. Le geste était simple et toujours le même, qu’importait la taille de la rampe. Mais plus on allait haut, moins on avait le droit à l’erreur», explique l’artiste qui aurait aussi adoré étudier au Black Mountain College où enseignaient John Cage, Willem de Kooning, Merce Cunningham ou encore Buckminster Fuller dans un esprit de création extrêmement libre et interdisciplinaire.

Costume artistique

La performance justement. Lorraine Baylac la pratique en public à travers le reenactment, soit le fait de reproduire des happenings historiques. Par contre, dans son travail de dessin dans lequel elle s’investit tout autant physiquement, l’artiste préfère opérer à l’abri des regards avec juste une ou deux personnes proches pour partager son expérience. «Ce sont deux choses très différentes. Pour moi, la performance est plus de l’ordre de l’action, quelque chose de spontané qui se déroule dans un couloir. Le temps et l’espace ne sont pas les mêmes lorsque je dessine. Même s’il s’agit aussi d’énergie, la concentration est différente. J’ai besoin d’être seule, d’autant que le processus reste fragile et qu’il faut éviter les coups de vent et d’avoir trop de gens qui vont et viennent.»

Sur la boutique du «Temps»:

Il existe en revanche des images de l’artiste à l’œuvre. Même si personne ne la voit, Lorraine Baylac pratique ses «exercices» dans un vêtement spécialement réalisé pour l’occasion sur lequel sont imprimés des motifs qui rappellent l’image en train d’être créée. Comme une sorte de transfert d’un support à l’autre, du tissu au papier. «Ce costume que je porte est aussi un uniforme. Un peu comme les lignes d’habits que les écoles d’art produisent avec leurs marques. Et puis cela vient aussi de l’univers du skate lorsque je portais sur mes t-shirts les dates de toutes les compétitions de la saison.»


Commander l’œuvre de Lorraine Baylac ici.