Lorsque la création cultive son côté obscur

Entre théâtre de l’illusion et projections magiques, la scène et l’art contemporain se retrouvent dans le noir

Rien d’ombrageux dans ce spectacle d’ombres. Mais plutôt de l’épate et de l’éclate. Shadowland , création de la compagnie américaine Pilobolus, est une performance acrobatique qui cultive le côté ébouriffant du tour de passe-passe entre une forme X et un reflet Y. Pourtant, qui dit ombre, dit frisson, non? Avant-goût de la mort pour certains, vanité de l’illusion pour d’autres, les disciples de Platon. La mystification, c’est d’ailleurs bien le filon qu’exploitent les danseurs de Pilobolus, composant fleurs, ours, avions ou encore éléphants au moyen de leurs seuls corps agrégés. Le public apprécie. Déjà présent il y a deux ans au Théâtre du Léman, ­Shadowland a été applaudi debout par des centaines de spectateurs conquis (LT du 27.09.2012). De nombreux autres ont réservé pour cette fantasmagorie qui débute mardi.

Shadowland n’est pas le seul spectacle d’ombres à ne pas sombrer dans le côté zombie. En fait, le théâtre d’ombres est plutôt joyeux dès son origine, en Inde ou en Chine. Mais attention, prévient le Dictionnaire encyclopédique du théâtre dirigé par Michel Corvin: en Europe, on a souvent confondu théâtre d’ombres et ombres chinoises. Le premier, réalisé avec des figurines projetées sur un écran et manipulées selon une technique élaborée, s’inscrit dans un rituel religieux ou social, tandis que les secondes se résument à un divertissement anodin, un simple jeu de main rarement vilain… Autrement dit, l’Asie est le berceau de la discipline. L’origine? Elle est double. Et chaque pays se dispute la paternité. D’un côté, la Chine prétend que le théâtre d’ombres est né sur son territoire grâce à un prêtre taoïste qui, au IIe siècle av. J.-C., aurait fait apparaître le fantôme d’une concubine sur un écran. De l’autre, l’Inde revendique la création du genre, car elle serait la première à avoir utilisé ce procédé pour représenter les épopées du Ramayana et du Mahabharata. La technique? Elle est la même partout. Des figurines en deux dimensions montées sur des tiges en bois, en bambou ou en corne et manipulées par un montreur qui interprète tous les personnages en improvisant sur la base d’un livret. La musique, omniprésente, dynamise l’action et dessine les angles, dramatiques ou joyeux, de la situation. Quant aux figurines, elles étaient autrefois découpées dans de la peau d’animaux, mais pouvaient aussi exister en parchemin, carton, papier ou fer. Aujourd’hui, on les fabrique en plastique. De tout temps, elles ont été articulées et percées de trous. Effet dentelle qui séduit et permet aussi, dans les pays musulmans, de souligner la non-humanité des personnages, de quoi mettre le théâtre d’ombres à l’abri de l’interdit islamique de toute représentation humaine. Aujourd’hui, seule l’Indonésie maintient vivace le wayang kulit, théâtre d’ombres qui joue toujours un rôle social et religieux. Ailleurs en Asie, l’affaiblissement de la religion et le succès du cinéma et de la télévision ont eu raison de cette tradition.

En Europe, on l’a compris, à part des exceptions comme Shadowland où elle est le moteur de l’action, l’ombre n’a jamais eu son théâtre. Mais s’est souvent glissée dans les mises en scène pour créer un effet mystérieux, spectral ou simplement esthétique. Parmi les grands de la scène, Ariane Mnouchkine dans un genre ethnographique, Bob Wilson dans un registre graphique – où le corps devient ombre – ou Giorgio Strehler dans une acception plus intimiste ont adopté l’ombre.

Plus proche de nous, Omar Porras, futur directeur de Kléber-Méleau, recourt souvent à ce procédé qui permet des jeux d’échelle saisissants. Dans sa reprise récente de L’Histoire du soldat, c’est le diable, interprété par lui-même, qui profite de cette amplification. S’approchant du foyer lumineux, il devient ce géant qui engloutit symboliquement le pauvre soldat entre Denges et Denezy.

Autre amateur de ces clairs-obscurs lourds de sens? Valentin Rossier, directeur du Théâtre de l’Orangerie, à Genève. En 2003, à Vidy, on se souvient de la manière subtile avec laquelle il avait représenté le deuxième jumeau du Grand Cahier, d’Agota Kristof. Une ombre, son ombre, qui, elle aussi, grandissait ou diminuait en fonction de la place du frère. Valentin Rossier ne bougeait pas, son ombre, en mouvement, semblait plus libre que lui. Et racontait la mort qui rôde en période de guerre et le trouble de ces deux garçons maltraités par une austère grand-mère. L’ombre, cette fois, était bien le pendant ténébreux de la lumière.

Shadowland, du 17 au 22 février, Théâtre du Léman, Genève. Réservation: www.opus-one.ch

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Aujourd’hui, seule l’Indonésie maintient vivace le «wayang kulit», théâtre d’ombres qui joue toujours un rôle social et religieux