Lorsque le Japon faisait fantasmer l’Europe

L’exposition du Musée d’ethnographie de Genève illustre les apports du bouddhisme nippon à l’histoire des idées et du goût

Qu’est-ce qui, outre leur appartenance ou la référence à un pays et une culture – japonaise en l’occurrence –, relie des objets et images aussi différents qu’une armure de samouraï richement décorée, la peinture délicate d’une belle en kimono orné de papillons, un crustacé sur une pièce de vaisselle et le visage purgé de toute tension intérieure du bouddha? Les fils qui relient ces œuvres et les nombreuses autres exposées au MEG sont multiples et ramifiés. La trame ainsi tissée sous-tend le propos passionnant des commissaires de la manifestation, Jérôme Ducor, successeur de Jean Eracle à la tête du département Asie du musée, et Christian Delécraz. Lesquels ont investi deux années à la genèse et à l’élaboration de cette belle et riche exposition.

Celle-ci s’est ouverte le mercredi 9 septembre, jour anniversaire de la mort, voici dix ans, de Jean Eracle, auquel il est ici rendu hommage. Chanoine de saint Augustin à l’abbaye de Saint-Maurice, celui-ci «émigra», spirituellement parlant, vers l’Extrême-Orient et devint religieux d’une école du bouddhisme japonais. Ainsi est-il un modèle de la conversion du public occidental à la fois au goût et à la pensée de ce Japon raffiné, dont les traditions tendent à l’immatérialité. Car le sujet est autant ce pays lointain, que peu ont vu (encore aujourd’hui), que le public européen, nous, tels que nous étions voici un peu plus d’un siècle; au moment de l’ouverture, attendue durant deux siècles, du Japon aux échanges avec l’étranger.

Cela se passait en 1868. Alors que le jeune prince Mutsuhito, âgé de 15 ans, accédait au trône, le Japon déplaçait sa capitale de Kyoto à Edo, alias Tokyo, et s’adonnait activement à un apprentissage accéléré de la modernité. Non moins activement, nous autres, amateurs, artistes, intellectuels, mais aussi diplomates et marchands, nous initiions à l’esthétique nippone, aux voyages au long cours et à une pratique de carnets de croquis et de relevés. Nous nous empressions alors de récolter images du monde flottant et autres pièces populaires, ainsi que, plus rare, un choix d’œuvres anciennes. Comme l’expliquent les commissaires d’exposition, lors des persécutions dirigées contre la communauté bouddhiste, dans les premières années de l’ère Meiji, et du saccage des temples, les marchands et collectionneurs purent acquérir à bon compte des objets de grande valeur.

Le voyage proposé nous fait donc naviguer entre les témoignages d’un immense engouement, à partir de l’ouverture du Japon (le terme de japonisme, pour désigner cette mode, remonterait à 1872), à l’égard des estampes d’abord dont Félix Bracquemond aurait découvert des exemplaires signés Hokusai sous forme de papier d’emballage, en 1856. Puis envers l’expression plus profonde et épurée dont témoignent des statues et des peintures de la Haute-Epoque, soit du Xe au XVe siècle.

Le renvoi offert par les créations de Vallotton, de Bracquemond, de Loti dans le domaine littéraire, de Puccini dans le domaine musical (Madame Chrysanthème de Loti signant, nous dit-on, l’aube du japonisme et Madame Butterfly son déclin à l’heure des «japoniaiseries»), de divers voyageurs peintres et dessinateurs, trouve un pendant dans des estampes tardives et des peintures japonaises visiblement marquées par la manière européenne.

Parmi elles, deux portraits austères d’un dignitaire religieux, prêtés à titre exceptionnel par le Japon, et devant lesquels Jérôme Ducor est allé se présenter sur place afin d’en être agréé, dialoguent avec sept des 40 huiles réalisées par Félix Régamey lors d’un séjour au Japon en compagnie d’Emile Guimet. Sept toiles fidèles et sensibles, dues à un peintre oublié, restaurées et réhabilitées pour l’occasion. On y découvre des scènes et des rencontres restituées par cet observateur de la première heure.

Car l’exposition vaut aussi pour les personnalités qu’elle rappelle, le collectionneur Emile Guimet par exemple, qui en 1891 réunit le gratin parisien dans la bibliothèque de son musée, pour une cérémonie religieuse bouddhique de grande tenue – consécration de l’œuvre d’une vie. Mais aussi l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier, le dessinateur Alfred Etienne Dumont et Edmond Rochette, qui ramena des pièces superbes dont un autel complet, avec ses magnifiques statues.

Va-et-vient entre curiosité, entichement et lassitude, de la part d’un public versatile, entre style nouveau (le regard sur la nature et la ligne propres aux estampes de l’ukiyo-è se retrouvent dans le style Art nouveau) et quête de l’intemporel, cette exposition s’ouvre comme un monde à explorer.

Elle donnera lieu le week-end prochain, soit les 18 et 19 septembre, à un symposium international ouvert au public, dans le cadre du projet «Art bouddhique japonais en Europe». Cette initiative auquel le MEG s’est associé vise à développer un catalogue en ligne des collections bouddhiques japonaises conservées dans les musées européens.

Le bouddhisme de Madame Butterfly. Le japonisme bouddhique. MEG, Musée d’ethnographie de Genève. Ma-di 11-18h. Jusqu’au 10 janvier.

A l’heure des «japoniaiseries», «Madame Butterfly» signe le déclin d’une mode