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Henri Rivière (1864-1951), «Lancieux (Saint-Briac)» planche 1 de la série «Paysages bretons», 1890. Collection particulière. (Détail)
© (ProLitteris, Zurich)

Exposition 

Lorsque l’art du noir et blanc se fait couleurs

Au XIXe siècle, l’invention de la lithographie suscite l'engouement des peintres et du grand public. Emancipé de son devoir de fidélité au réel, cet art est exploré au Musée Jenisch

Riche sans être chargée, bien au contraire tant les murs respirent, l’exposition de 180 œuvres – pour beaucoup des lithographies – réunies par Laurence Schmidlin au Musée Jenisch illustre une manière de tour de France de la gravure en couleur jusqu’à l’aube du XXe siècle. C’est pourtant un chantre de la gravure noire, peintre et grand coloriste par ailleurs, Odilon Redon, qui introduit le sujet, avec le pur profil de Béatrice, où l’ombre se fait lumière, et encore les variantes d’une Tête d’enfant avec fleurs. Lui succéderont, dans une douce transition, les multiples essais (et réussites) de Maurice Denis, qui se passionne pour les possibilités d’évocation de la lithographie couleurs. Les couleurs, ou plutôt les teintes, se déclinant ici dans le registre subtil et évanescent. 

La mise au point, par Aloys Senefelder en 1796, du procédé lithographique, technique planographique qui permet au graveur de «simplement» dessiner sur la pierre, aura suscité une émulation et un engouement, autant chez les artistes que dans le grand public. Dans une certaine mesure libérée, du fait de l’apparition de la photographie, de sa fonction de reproduction et de son devoir de fidélité au réel, la gravure misera dès lors sur l’originalité et une expressivité propre. Les lithographes, dont la France compte alors 5000 professionnels, sont eux-mêmes mis en scène par les peintres, tels Steinlen ou Toulouse-Lautrec.

Succès à la Belle Epoque

Grâce à la représentativité des collections maison, complétées par les prêts consentis par un collectionneur privé, le visiteur du Musée Jenisch suit le développement de l’estampe couleurs au fil de ce siècle qui l’a vilipendée parfois, des programmes de théâtre jusqu’aux affiches monumentales qui, signées Steinlen, Toulouse-Lautrec, Vallotton ou Jules Chéret, envahiront Paris à la Belle Epoque. Vilipendée, la chromolithographie le fut par les puristes, pour qui la gravure est un art du trait et du noir et blanc… Il n’est que de visiter les salles toutefois pour céder au charme de ces épreuves qui illustrent la manière dont une teinte est posée après l’autre, des «croix de pointure» permettant à l’imprimeur de se repérer.

Les peintres tirent un profit individualisé du procédé, Maurice Denis – on l’a vu – misant sur une grande subtilité et l’effacement des contours, Edouard Vuillard jouant sur la structure des motifs et sur la mise à plat de l’espace, Pierre Bonnard prisant davantage de dynamisme, afin de restituer le côté vivant de la grande ville, le moins connu Henri Rivière s’appropriant la manière de faire propre à l’estampe japonaise, dans des scènes bretonnes fraîches et pleines de charme.

Plus âgés au moment de la déferlante de la lithographie, les peintres impressionnistes, comme Renoir ou Sisley, traduisent dans le domaine de l’estampe, avec un bonheur communicatif, leurs toiles ou leurs dessins, tandis que les néo-impressionnistes se plaisent à étudier les contrastes simultanés et autres rapports entre les teintes, avec une attention scrupuleuse dont témoigne une planche annotée de Paul Signac.

Les noirs profonds de Jean-Pierre Kaiser

Ce «vertige de la couleur», à partir de l’idée venue à l’esprit de Senefelder alors qu’il observait le carrelage (poreux) de sa maison bavaroise, trouve un point d’orgue auprès de la comédie sociale dont Jacques Villon, loin de la modernité de sa propre peinture et des audaces de son frère Marcel Duchamp, donne des exemples. La couleur en revanche n’est pas au rendez-vous dans la seconde exposition visible au Musée Jenisch. A moins que le noir, à défaut d’être classé comme une couleur, parvienne à suggérer justement ce qu’il n’est pas… Egalement dédiée à la gravure, cette seconde exposition réunit une soixante de planches de Jean-Pierre Kaiser. 

Ces gravures à l’eau-forte et à l’aquatinte allient le caractère géométrique et implacable de la machine et le côté improbable, fantastique voire fantasque, de masses rocheuses et de constructions inédites. Elève de Casimir Reymond à l’Ecole cantonale des beaux-arts de Lausanne, à son tour enseignant dans la même école, Jean-Pierre Kaiser (1915-2001) a été membre du groupe de graveurs L’Epreuve, aux côtés d’Albert Yersin, de Pietro Sarto, d’Edmond Quinche et de Pierre Schopfer. Sa technique patiente pour obtenir des noirs profonds, mais toujours quelque peu habités de scintillements lumineux, et sa façon originale de suggérer la petitesse de l’homme pris dans un mince interstice entre la vastitude du ciel et ces étranges cités futuristes, impressionne aussi bien dans le grand que dans le petit format.


«Vertige de la couleur», jusqu’au 1er octobre; «Jean-Pierre Kaiser. Météores et phénomènes», jusqu’au 3 septembre. Musée Jenisch, Vevey. Ma-di de 10h à 18h.

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