Portrait du peintre romand monté à Paris

Exposition Au XIXe siècle, et au débutdu XXe, on faisait carrière à Paris

Une exposition, au Palais de Ruminede Lausanne, illustre ce processus

Paris, me voici, à nous deux! Combien sont-ils à être ainsi montés à l’assaut de la capitale française, artistes du XIXe et de la première moitié du XXe siècle ­ – quitte, parfois, à ne pas y trouver ce qu’ils attendaient, à l’instar du jeune héros de Sans famille découvrant, en lieu et place de la ville des Lumières, une triste étendue grise? Un nouveau volet de la présentation des collections du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne s’intéresse à ces peintres suisses romands qui ont afflué dans la cité qui était alors la principale scène artistique. Une scène vouée à se déplacer. Après Rome, Paris a tenu le rôle, avant d’être détrônée par New York. Les artistes exposés dans les premières salles ont encore fait le voyage de Rome, pour la luminosité et les couleurs propres à l’Italie, et ses antiquités, toutefois ils ont suivi leur formation (académique, faut-il le préciser?) à Paris, où leur but était une participation au Salon (créé en 1725).

Les tableaux qu’ils y ont présentés, explique Catherine Lepdor, conservatrice au MCBA, ils les ont voulus ambitieux, représentatifs, à la façon d’une carte de visite. Au Salon de 1799, La Tarentelle vaut à Jaques Sablet un triomphe. Léopold Robert et ses brigands romains sont également fêtés. Autre estrade proposée aux peintres, les expositions universelles prévoient que les pays définissent un style national. Difficile pour les Suisses, souvent formés à l’étranger, et dont les pratiques sont régionales. Mais pas impossible: François Diday pose le cadre de la peinture alpestre, romantique, sombre et grandiose – et justement entourée d’un cadre à sa mesure, aussi imposant, aussi cher peut-être que l’œuvre. L’école genevoise de paysage, également illustrée par Alexandre Calame, est ainsi reconnue, tandis que François Bocion se révèle un peintre du lac incomparable.

Les scènes valaisannes d’Ernst Biéler, le très fameux Taureau dans les Alpes d’Eugène Burnand (dont la conservatrice estime qu’il suffira à lui seul à attirer à Lausanne nombre de visiteurs), la vision charmante, dépeinte par Auguste Baud-Bovy, d’un enfant peignant, la palette et le pinceau à la main, comme un grand, annoncent les compositions plus novatrices de Louise Breslau ou d’Alice Bailly. Le Salon parisien perd son monopole, au profit de salons (le Salon des indépendants ouvrira en 1884) et d’expositions rebelles et concurrents, dont profitent, comme les autres, les artistes helvétiques. Y participent, par exemple, Gustave Buchet avec ses pièces puristes (telle cette peinture-sculpture d’un genre totalement inédit), Marius Borgeaud, plus convenu sans doute, et surtout Félix Vallotton qui, lui, ne cessera jamais de surprendre. Les galeries elles aussi mettent à disposition un espace où les jeunes talents feront leurs armes.

Puis voilà, C’est la guerre!, comme le dit une série de bois gravés de Vallotton, dont la page titre porte, avec une simplicité éloquente, quelques gouttes de «sang». Les Suisses, fussent-ils originaires d’un pays neutre, tiennent à manifester leur engagement. Non seulement Vallotton ou Steinlen, plus porté celui-ci sur les bons sentiments, mais également – et moins attendu – Eugène Burnand. Celui-ci parcourt le pays et sollicite les soldats alliés, dont il esquisse une centaine de portraits, tel ce magnifique dessin d’un soldat noir. Cette guerre moderne, et terrifiante, s’achève toutefois, il est temps de plonger dans la foule (avant la guerre, Paris comptait déjà près de trois millions d’habitants), de penser à la mode, ce que font Eugène Grasset dans ses calendriers ou Gustave Buchet sur les panneaux d’un paravent. Puis de se retirer dans des intérieurs petits-bourgeois et étouffants: célèbres et cruelles interprétations, par Félix Vallotton, du huis clos où s’affronte le couple, version plus mélancolique, et un peu amère, du quotidien de deux femmes, dans La Vie pensive de Louise Breslau.

René Auberjonois interprète à sa manière, inclassable, spectacles (Ubu roi d’Alfred Jarry) et concerts, et Alice Bailly nous revient avec, dans ses bagages cubo-futuristes, des scènes de cirque enchanteresses. Les artistes suisses, qu’ils aient choisi ou non de se faire naturaliser, se sont immergés dans la vie parisienne, leurs œuvres l’attestent avec une indéniable originalité.

Paris, à nous deux! Musée cantonal des beaux-arts (Palais de Rumine, place de la Riponne 6, Lausanne, tél. 021 316 34 45). Ma-ve 11-18h, sa-di 11-17h. Jusqu’au 26 avril.

Les artistes suissesse sont immergés dans la vie parisienne, leurs œuvres l’attestentavec une indéniable originalité