Cinéma 

«Los Silencios» éclaire les stigmates du conflit armé en Colombie

Avec pudeur et sensibilité, le film réalisé par Beatriz Seigner et diffusé au FIFDH raconte la vie d’une famille éclatée, déracinée, qui tente de surmonter le traumatisme de la guerre civile

Los Silencios, de la réalisatrice brésilienne Beatriz Seigner, se focalise sur un microcosme pour raconter tout un pan du conflit armé en Colombie. A travers l’histoire d’une famille ayant fui la province de San Martin, il dit le déracinement, la force du lien social, la douleur d’un conflit fratricide qui oppose soldats de l’armée nationale, milices paramilitaires et guérilleros, tous «fils de pauvres», tous perdants. Sans excès de mots, en aparté, le film présenté vendredi 15 mars dans le cadre du FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits humains) raconte le long chemin vers le pardon. Il sortira en Suisse romande le 1er mai.

La nuit est totale lorsque Amparo, interprétée par une magistrale Marleyda Soto, débarque avec ses jeunes enfants, Fabio et Nuria, sur les berges de la «isla de la fantasia». Pétrie de rêves et de fantasmes, l’île est le point de chute de milliers de «déplacés» de la guerre civile. C’est là, au bord du fleuve Amazone, à la frontière entre le Brésil et le Pérou, que la jeune femme doit reconstruire une cellule familiale éclatée. Le jour se lève et, très vite, le vide laissé par son mari disparu est comblé par l’urgence du quotidien. Forcée de repartir à zéro, Amparo se démène pour trouver de quoi nourrir ses enfants, redouble de ruse pour leur confectionner l’uniforme réglementaire. S'échappant de la télévision sans cesse allumée, les bribes éparses du processus de paix qui se joue à Cuba ne semblent pas atteindre ce coin de terre perdu au milieu de la végétation luxuriante. 

Présence diffuse

En creux, l’absence des êtres aimés crève les yeux. Dans le halo diffus, le réalisme teinté de magie qui entoure le film, les disparus réapparaissent, ils évoluent parmi les vivants mais demeurent muets. Leur présence fluorescente scintille dans le décor amazonien aux couleurs neutres. La petite Nuria déambule dans le village, ses tongs effleurant la terre battue. Son père, silhouette éphémère, apparaît furtivement entre les murs du foyer construit sur pilotis. Tous deux n’existent plus que dans la pensée d’Amparo, ils se rappellent à son tendre souvenir pour l’aider à avancer. 

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Sans tomber dans le travers misérabiliste, le film livre un éclairage cru sur la douloureuse trajectoire des victimes. Les corps des défunts qui manquent à l’appel empêchent l’ouverture d’une procédure d’indemnisation, les prestations des avocats se monnaient à prix d’or. La paperasse s’accumule et, à chaque instant, la faim tenaille. A mesure qu’Amparo s’enracine dans son nouvel environnement, l’eau monte dans les fragiles bicoques sur pilotis. Il faut dire que les nombreux «déplacés» ne sont pas la priorité dans ce village déjà submergé par les difficultés, menacé de disparition par une grande multinationale qui ambitionne d’y construire un casino et des hôtels. 

Surmonter le deuil

A défaut de cellule familiale, c’est pourtant la communauté qui prend le relais. Elle qui fait bloc pour préserver l’existence suspendue de ce village, elle qui aide Amparo et les autres victimes à surmonter le deuil, à trouver la force de pardonner. Une cérémonie funéraire sur l’eau, au son des chants traditionnels, offre une sublime catharsis à cette fable aux airs de tragédie. L’allégorie des fantômes, qui veillent sur les survivants, prend alors tout son sens.

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