Spectacle

L'Oscar suisse du théâtre pour le Genevois Yan Duyvendak

Le jury de l'Office fédéral de la culture consacre un artiste en état d'alerte, qui transforme l'actualité en performances détonantes

Il plane, Yan Duyvendak, comme l’oiseau pêcheur, suffoqué par les vagues méphitiques de l’actualité, en alerte, mais jamais défaitiste. Naguère, cet artiste genevois né aux Pays-Bas se glissait sous le costume de super-héros ou de stentor de télé-crochet.

Ces jours, il organise le procès d’Hamlet, accusé du meurtre de Polonius, un coup de poignard à travers un rideau félon. C’est cet échassier que vous attrapez au vol, à Chicago. Le jury théâtre de l’Office fédéral de la culture a décidé de lui décerner le Grand Prix Suisse du théâtre/Anneau Hans Reinhart, soit 100 000 francs. Ce même aréopage a attribué cinq prix de théâtre, dont un à l’acteur et metteur en scène vaudois François Gremaud.

Sur le rivage du lac Michigan peut-être, le performeur rosit. Mais le flegme, ce masque des pudiques, l’emporte. «On peut parler de reconnaissance. Mon travail est atypique, il ne relève pas du théâtre de texte. Cette distinction montre que la culture suisse est ouverte. Ici, certains ne comprennent pas exactement ce que je fais.»

A Chicago, un parfum de scandale

Yan Duyvendak réserve au public chicagolais un de ces coups fourrés dont il a le secret. Dans une salle du musée d’art contemporain, il ressuscite un fameux Please, Continue (Hamlet), conçu avec son complice Roger Bernat en 2011. Hamlet est sur le banc des accusés. La chaise électrique menace. A moins que la défense ne soit à la hauteur.

Comme à chaque fois qu’il reprend l'affaire, de vrais avocats sont invités à plaider. A Chicago, ça sent le soufre. Vedette de la série Empire, l’acteur Jussie Smollett était accusé jusqu’il y a peu d’avoir monté de toute pièce une fausse agression raciste et homophobe à son encontre. Surprise, la procureur Kim Foxx a décidé d’abandonner les poursuites. C’est cette femme, vilipendée par une frange de l’opinion ultra-conservatrice, que Yan Duyvendack a enrôlée pour jouer les avocats à charge contre ce pauvre Hamlet. Coup de balai du réel sur les planches de la fiction. C’est tout ce que Yan Duyvendak recherche. Au téléphone, il anticipe le spectacle du soir. Les gardes du corps chargés de veiller sur la sécurité de Madame la procureur, le public électrisé, Hamlet plus neigeux que jamais. Goût du canular?

Non, conscience aiguë plutôt que nos jeux nous engagent, que les dispositifs théâtraux sont des invites à changer de position, fût-ce le temps de la représentation. Dans Still in Paradise, présenté à Chicago également, lui et son complice Omar Ghayatt adoptent respectivement les positions de l’Occidental bon teint et de l’islamiste. A un moment, Yan réunit les spectatrices autour de lui et les invite à revêtir le niqab. Pendant qu’elles s’exécutent, il leur livre les témoignages de femmes arabes qui considèrent que le voile, même intégral, est le gage parfois d’une liberté.

Performances avec des réfugiés

«Tous mes spectacles sollicitent l’empathie», dit-il encore. L’oiseau-pêcheur affronte la vague, c’est une affaire de survie. Depuis quelque temps, il propose, avec ses camarades de création Nicolas Cilins et Nataly Sugnaux Hernandez, des assemblées conçues elles aussi comme des pièces. Sauf qu’y interviennent des réfugiés, des responsables politiques, des anonymes au cœur battant qui ne se résolvent pas au glas de l’impuissance. Il a donné à ces agoras éphémères le nom d’Actions.

Yan Duyvendak prend tous ses jeux au sérieux, même quand il parodie la comédie-musicale à la mode de Broadway – Sound of Music. Les cyniques n’ont qu’à bien se tenir. L’échassier a le bec qui pique.

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