La tournée touche à sa fin. Dernière étape, Washington, où une tempête de neige attend l’OSR pour saluer ses derniers feux. Un peu de train pour changer... Un peu de retard aussi, au départ matinal de Newark... Les deux derniers wagons sont réservés à l’orchestre. Rapidement installés, vite endormis pour une grande partie d’entre eux, les musiciens essayent de récupérer malgré une épidémie de maladies en tous genres. On tousse, on éternue, on se mouche. Certains se débattent avec des vertiges, des malaises et autres gastro-entérite, angine ou grippe. Les médicaments circulent. «C’est le radeau de la Méduse! Le rendez-vous des éclopés, un vrai sanatorium!» plaisante un musicien encore en bonne santé. Sous l’air conditionné qui envoie des courants d’air réfrigérants, chacun s’emmitoufle dans des écharpes, bonnets, gants et doudounes.

A l’extérieur, un blizzard neigeux tourbillonne en rafales. On annonce une tempête à Washington... Neige, donc. Du coffre à bagages d’un des trois bus sort une fumée noire. Prudence oblige, il faut aller s’entasser dans les deux autres, et rejoindre le Kennedy Center en patinant sur les routes glissantes.

La salle est claire, vaste et lumineuse.

Cette fois, il n’y a pas le temps de répéter. L’OSR enchaîne directement sur le concert, sans avoir pu s’adapter à l’acoustique. Le public est venu moins nombreux que prévu, malgré les nombreuses places vendues, à cause du mauvais temps. Pour la dernière soirée de la tournée, l’OSR donne tout. «Iberia» de Debussy, attaquée dans le vif, atteint l’équilibre idéal, dans des sonorités pleines et claires. L’élégance e la précision sont au rendez-vous. Les sonorités, mousseuses et émulsionnées, sont aérées dans de belles résonances.

Pâte riche et lumineuse pour Rachmaninov: la «Rhapsodie sur un thème de Paganini» a beaucoup de gueule, dans une course effrénée avec Nikolaï Lugansky. Le pianiste, en simple chemise noire, pose sa vélocité sur un toucher plus sensible, poétique et lyrique, adouci dans les staccatos.

Après un «Chant du Rossignol» de Stravinski dru, nervuré et nacré, la «Valse» de Ravel explose en éclats brillants et sensuels. Un magnifique adieu à l’Amérique, bissé avec un extrait de «Daphnis et Chloé» éblouissant.

Charles Dutoit, à l’issue de ce dernier rendez-vous musical, défend ses troupes en grand Monsieur. « L’OSR m’a donné de grands plaisirs, avoue-t-il. D’abord, un niveau qui n’a jamais varié, de concert en concert. Une constance de qualité sur laquelle j’ai pu m’appuyer sans faillir», révèle le chef suisse. Et encore ? « Il y a aujourd’hui un état d’esprit réjouissant dans le groupe. Contrairement à mes débuts, quand j’avais une vingtaine d’années, les musiciens sont beaucoup plus enthousiastes, prêts à bien faire et engagés dans le travail sans réticence. Leur souplesse et leur amabilité sont porteuses. Après le gros travail entamé à Genève, nous avons atteint une sorte de connivence artistique que j’espère pouvoir développer encore à de prochaines occasions. Pour ma part, je trouve que l’OSR devrait avoir l’opportunité de renouer avec son identité et son héritage liés à Ernest Ansermet. Le programme que nous avons défendu aux Etats-Unis était un hommage au fondateur de l’orchestre. J’espère que nous saurons le ranimer ensemble.»

On n’en doute pas une seconde, à l’unanimité de louanges des musiciens, qui se disent tous soulevés par le travail et l’expérience partagés avec le chef lausannois. Les souvenirs laissés par cette tournée américaine s’inscrivent déjà dans l’histoire de l’OSR…