Jour blanc. Congelé. La campagne est saupoudrée de grisaille et de neige. Les routes blanchies par le sel, et glacées. La vie semble s’être retirée du monde. Sous un soleil blafard, il faut cinq heures pour arriver à Ithaca, comme en avant-poste du grand Nord. A l’arrivée, il fait quinze degrés en dessous de zéro. La ville est déserte, crispée par le gel. Dans la belle salle circulaire à colonnades et frises grecques du Bailey Hall, un petit quart d’heure de raccord est organisé. Histoire de sentir l’acoustique des lieux et de poser les repères sonores.

Sièges vert d’eau au bois sombre, sol en matière brute, gris foncé. Les spectateurs, beaucoup plus jeunes et mélangés en styles et en provenances que sur la côte ouest, rejoignent peu à peu leurs places. Les bottes en plastique et grosses chaussures chaudes laissent des coulées d’eau sur le sol. On comprend que le plancher ou la moquette ne soient pas de mise sous ce climat...

Après les trois pièces données lors des concerts précédents, enfin, la «Valse» de Ravel, seulement travaillée en répétitions jusque là. Une œuvre d’autant plus attendue qu’elle est incrustée dans l’ADN de Charles Dutoit et de l’OSR. Malgré l’acoustique sonore et réverbérante de la salle, et les décalages qu’elle induit dans les premiers ouvrages, l’adaptation gagne. Et la fameuse «Valse» libère ses sortilèges ravéliens. Ce n’est pas l’ivresse que Dutoit délivre dans ces pages. Mais un tableau plus expressionniste qu’impressionniste. Où les miroitements, apparitions et effacements, feux follets et visions terrifiantes naviguent sur des houles déchaînées et frémissent sous de tendres alizés. Cette Valse organique et océane entraîne loin, mais reste parfaitement canalisée. De la puissance à la caresse, chef et orchestre s’entendent sur un point: ne jamais céder à la facilité des effets. Grandeur sans décadence. Un grand moment qui n’aura échappé à personne. Ni sur scène, ni dans la salle.

L’euphorie retombée, il faut revenir à la réalité. Une panne de chauffage dans le camion, qui doit ramener les instruments le lendemain à Newark, fait monter la pression après le concert. Un autre véhicule a été commandé et une réparation est programmée. Les instruments ne supporteront pas de passer la nuit sous des températures si basses. Ils dormiront donc à l’abri dans les couloirs du Bailey Hall, en espérant que le problème sera résolu aux petites heures avant le départ prévu à midi. L’imprévu, décidément, est toujours au rendez-vous...