Maintenir une activité si fournie et enthousiaste tient de l’exploit. L’OSR, loin de se laisser abattre par le coronavirus et ses mesures sanitaires assassines, continue à se produire contre vents et marées. Après l’Opéra, où la phalange œuvrait dernièrement en fosse élargie dans Pelléas et Mélisande de Debussy, revoici les musiciens sur leur scène naturelle du Victoria Hall.

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Dans les deux cas, absence de public oblige, la RTS a repris la balle au bond pour capter les prestations de l’orchestre avec lequel il entretient des rapports contractuels. Résultat: quatre jours après la diffusion convaincante au Grand Théâtre, le concert d’abonnement a lui aussi été transmis sur écran. Mais en version plus courte (la 5e Symphonie de Jean Sibelius a été supprimée) et avec une mezzo soprano différente (Yvonne Naef a remplacé Magdalena Kozena, prévue pour suppléer Karen Cargill, elle aussi malade).

Un réalisateur sensible

L’aventure est révélatrice. En position lyrique, la part visuelle a autant d’importance que le volet musical, intimement lié à la mise en scène, aux décors et aux costumes. De son côté, le symphonique ne propose «que» des notes sur lesquelles s’appuyer. L’œil du spectateur passe d’un musicien à l’autre, du chef à la salle ou au public au gré de son humeur et de la sollicitation musicale.

Filmer un orchestre est donc plus limité, les caméras suivant souvent séparément les interventions des musiciens et du chef, ou le groupe dans son ensemble. Là encore, Andy Sommer est à la réalisation télévisuelle. En photographe sensible au mouvement musical, il apporte un supplément esthétique de poids.

Des tableaux reliés aux notes

Non seulement les images recherchées et les éclairages subtils mettent en valeur l’orchestre, mais les décors et à la mise en scène qu’il suggère en arrière-plan animent l’ensemble. Les ombres mouvantes portées sur la tenture derrière le chef, les enchaînements et superpositions de gestes, partitions, instruments ou visages ou les éléments de la salle révélés derrière les musiciens composent autant de tableaux reliés entre eux par les notes.

Là où l’exercice s’avère plus délicat, c’est sur le plan de la technique sonore et de la pure qualité de l’image sur YouTube ou le site de l’OSR, le tout restitué par les appareils des auditeurs à domicile. Un matériel et un casque HD doivent pouvoir améliorer les choses…

Perfection sonore indispensable

Les auditeurs éloignés de la ville ont l’habitude d’entendre l’OSR à la radio où Espace 2 diffuse les concerts en direct ou en différé. La qualité des prises de son, avec un dispositif spécifique rodé en salle depuis des décennies, a fait ses preuves et répond aux exigences d’une perfection sonore indispensable au rendu orchestral.

A la télévision ou en ligne, l’image peut venir perturber l’écoute intime. L’immersion sonore, qu’elle soit en salle ou à côté d’un poste de radio, requiert une concentration que la vision ou l’imperfection du son parviennent à distraire, voire déranger.

Cliquetis bruissants

Comment alors rendre compte d’un concert, remarquable visuellement, mais dénaturé à l’oreille, avec des rééquilibrages artificiels entre les deux perceptions? En recomposant un ensemble rappelant l’expérience du spectacle vivant. C’est un exercice intéressant qu’il faudra savoir apprivoiser pour les temps à venir. Le moins longtemps possible, espérons.

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En attendant, qu’aura-t-on entendu jeudi soir? D’abord, un formidable et humoristique Poème symphonique pour cent métronomes de György Ligeti. Les cliquetis bruissants des régulateurs de tempo, dont les tiges agitent leurs tic-tac dans un désordre compact, se raréfient jusqu’à épuisement du mouvement. Le gagnant des deux derniers à fonctionner était celui de gauche. Ceux qui voudront y verront peut-être un signe.

Une orchestration planante

Après les mélodieuses et sereines harmonies de Komm süsser Tod de Bach, dans l’orchestration planante de Leopold Stokowski, les Kindertotenlieder de Mahler trouvent en Yvonne Naef une interprète sobre et dense, au timbre de métal cuivré et à la belle longueur de lignes.

Les moirures, la souplesse et la qualité des pupitres solo de l’OSR rendent de leur côté l’affection particulière que Jonathan Nott porte à Mahler, son compositeur d’élection. Cette soirée en ligne de «poésie symphonique» diffuse finalement même une certaine tendresse, malgré le manque physique du concert vivant.


Disponible en en streaming sur la chaîne YouTube de l’OSR et sur osr.ch/live