Il va y avoir une drôle de rencontre, vendredi au Victoria Hall. Celle d’un orchestre et de deux fous du crayon. Le dessin-concert qui se profile est inédit. L’OSR accueille en effet, à l’occasion des 10 ans du réseau «Cartooning for peace», notre collaborateur Patrick Chappatte, aussi actif à l‘International New York Times, et le célèbre Jean Plantu du journal le Monde, fondateur avec une quinzaine de collègues internationaux du projet initié à New York par Kofi Annan. C’était après la fameuse affaire des «caricatures danoises» concernant le prophète Mahomet. Depuis, des événements autrement plus violents et tragiques se sont tristement multipliés.

Les deux dessinateurs de presse suisse et français vont croiser leurs plumes au profit de la fondation suisse «Cartooning for Peace», créée quatre ans plus tard. Leurs dessins seront projetés sur écran géant en direct, pendant que l’orchestre interprétera la 3e Symphonie «Héroïque» de Beethoven dirigée par le chef hollandais Antony Hermus.

L’idée est belle. Car plus que jamais la liberté d’expression est menacée partout sur la planète. Et, avec elle, tous ceux qui s’engagent à dénoncer par l’humour les pires horreurs du monde. L’OSR offre sa prestation et l’événement sera filmé, réalisé et retransmis par la RTS et TV5 Monde. Dans la salle, on trouvera toutes les autorités concernées. Et les dessinateurs Liza Donnely (Etats-Unis), Hani Abbas (Syrie-Palestine), le lauréat du Prix du Dessin de presse Cartooning for Peace/Ville de Genève en 2014 Herrmann (Suisse), Bénédicte (Suisse), Willis de Tunis et Firoozeh (Iran) seront également présents.

Ce qui a déclenché cette étonnante opération symphonico-caricaturesque? Après les attentats de Charlie Hebdo en 2015, l’OSR a comme tout le monde été touché et a eu envie de faire un geste. Les forces se sont fédérées avec enthousiasme, et un brin de folie. Rencontre avec Patrick Chappatte dans son atelier genevois.

- Cette aventure est inédite. Que représente-t-elle pour vous?

- Un gros cadeau. Ce n’est pas tous les jours qu’on se fait offrir une symphonie! C’est la première fois que je me trouve dans une situation de ce genre. Je ne sais pas comment les choses vont se dérouler techniquement. Mais c’est une expérience très impressionnante. Que la grande musique rencontre les petits Mickeys a quelque chose d’irréel. L’apparat du Victoria Hall avec, en contrepoint, le dessin de presse qui d’habitude se rit de tout ce qui s’apparente justement au faste et au décorum, c’est une rencontre assez drôle. Si les gens se mettent à rire pendant la symphonie de Beethoven, ça va faire bizarre… Mais c’est le genre de petite étincelle qui peut se produire. Le dessin de presse est là pour provoquer une perturbation dans l’ordre établi.

- A part la dimension caritative du projet, c’est aussi le paradoxe qui vous a séduit?

- Oui, Le défi est de trouver une manière de s’inscrire dans cette contradiction. D’accompagner l’orchestre et la partition de Beethoven. J’espère, que je trouverai la façon d’y parvenir. Jean (Plantu) veut faire un seul dessin pendant les 50 minutes du concert. Donc je me sens un peu obligé de donner un contrepoids pour l’intérêt du public. Je ferai probablement plusieurs dessins, plus rapides, dans une forme plus jetée, pour rythmer le concert. Au moins quatre dessins, comme le nombre de mouvements. Je suis un peu à contre-emploi car je mets environ deux heures à faire un dessin, mais cette contrainte me plaît assez, même si elle m’effraie un peu…

- Que vous inspire la 3e Symphonie, ou Beethoven?

- Si vous avez une idée, dites-moi… On peut tracer des parallèles. Sur l’idée de liberté chère à Beethoven, les Lumières, l’expression de l’individu, le romantisme et la liberté d’expression dont le dessin de presse est un des enfants terribles. On peut s’inscrire dans ce lien de cousinage. Mais ça ramène à la grande question: que dessiner pendant la musique? Il y a bien les thèmes mélodiques et harmoniques qui peuvent simplement nous emporter. Mais je ne vais pas me focaliser sur le rapport sonore ou rythmique avec le trait, et me conditionner à accompagner la partition. J’imagine quand même qu’en étant au milieu de l’orchestre les sons vont me traverser jusque dans la main, et que je ne pourrai pas m’empêcher de bouger différemment avec des cuivres tonitruants ou des passages élégiaques. Je vais peut-être faire un énorme trou dans la feuille à un moment parce que je serai entraîné. Je vais essayer de trouver des petites collisions. Et ça peut aussi être improvisé à certains moments. On verra bien…

- Quel rapport entretenez-vous avec la musique classique?

- J’ai dû commencer à entendre la 3e Symphonie de Beethoven vers 5 ans. Enfant, j’ai baigné dans la musique classique. Feu mon père, qui était d’origine ouvrière, était un amoureux du grand répertoire. Totalement autodidacte. Mais sa vie, c’était la musique. Il était le fan numéro un au monde de Dinu Lipatti, dont il allait fleurir la tombe à Genève chaque année. Et il connaissait bien l’OSR. Il partait souvent en voyages musicaux avec André Charlet. Tous les week-ends il écoutait du classique dans le salon. Se faire réveiller à 10h par la musique à fond dans la maison quand on est ado, ça a créé chez moi une forme de rejet. En réaction, je répondais avec ACDC encore plus fort. Aujourd’hui je suis apaisé. Je vais à l’Opéra ou au concert avec plaisir, Je picore de temps en temps. Je penserai forcément à mon père sur la scène du Victoria Hall…

- Avez-vous préparé en aval la partition ou la vie de Beethoven?

- Pas vraiment. Pour l’imprégnation, je préfère laisser une part d’intuition. Cela ne sert à rien d’analyser tous les mouvements ou la forme musicale. J’évite d’être trop pompeux ou érudit. Il y a aussi le contexte de ce concert de commémoration des dix ans de «Cartooning for peace». La dimension héroïque de la symphonie et des dessinateurs de presse dans certains pays, cela fait sens de les relier. Mais il faut garder une part de spontanéité. Et puis surtout il y a le plus important: l’orchestre. On sera des drôles de solistes, avec lui, dans cette symphonie…


Jean Plantu: «Je veux qu’on voie ma main trembler»

Il ne sait pas encore, lui non plus, ce qu’il fera. Parce qu’il entend bien être transporté par l’instant. Jean Plantu n’a prévu qu’une chose: un dessin unique, à l’aquarelle. Parce que la musique classique et Beethoven appellent la couleur et un univers plus complexe et diffus. Et qu’il veut construire son dessin au fil de l’oeuvre. La musique, c’est sa grande affaire. «En fait, j’ai raté ma vie. J’adore mon métier, mais j’aurais rêvé d’être compositeur.» Voilà qui est dit. Pourquoi donc? «Parce que la musique touche à l’essentiel. Et qu’elle a l’élégance de ne pas encombrer avec des vannes.» Même s’il se concentre mieux dans le silence, Jean Plantu est un fan de toutes les musiques.

Classique, tango, chanson, rock, jazz… De Dutilleux à Satie en en passant par Mozart, la musique latino, la chanson française («Françoise Hardy, j’adore…»), la variété américaine («Señorita de Justin Timberlake me rend dingue!») ou Vladimir Kosma («époustouflant!»), il goûte tout. Quant à ce concert, c’est «une folie» qui lui est «passée par la tête. Chappatte doit m’en vouloir…» Comment il a opéré? «Je ne prépare pratiquement pas de brouillon. Je veux sauter dans le vide devant tout le monde. Par respect pour ceux qui viennent me voir. Il faut que les gens sachent que j’hésite. Qu’ils voient ma main trembler. Je viendrai avec de l’eau et de l’aquarelle, que je n’ai quasiment jamais pratiquée. Et je m’imprégnerai de la musique pour me laisser porter vers une image inconnue. Je tiens à ce mystère. S’il n’y a pas de mise en danger, ça ne veut rien dire.»

L’expérience est nouvelle pour lui qui adore les musiciens, chefs et chanteurs, capables de soulever tant d’émotions. Le dessinateur milite farouchement pour que la musique soit enseignée dans toutes les écoles. «On sauverait beaucoup de monde si on donnait accès aux jeunes à la musique et aux arts en général.» Quel sentiment l’anime à la veille de ce grand moment sur la scène genevoise? «J’ai envie d’embrasser tout le monde sur la bouche tellement je trouve magnifique de pouvoir dessiner devant Kofi Annan, et que notre travail ait un énorme retentissement grâce à l’OSR et aux télévisions, en présence aussi de dessinateurs engagés ou menacés. Ce sera une soirée de véritable communion, où toutes les confessions, cultures ou sensibilités pourront se réunir, et on espère, dialoguer.»

Une expérience entre politique, image et sons, dont jean Plantu se sent un peu la petite note qui détone. «La caricature de presse, c’est comme pour la bossa nova avec sa note de septième qui vient se poser sur l’accord majeur. Nous sommes la petite dissonance de la vie politique.» (S.Bo.)


Victoria Hall, vendredi 16 septembre à 20h. Rens: 022 807 00 00, www.osr.ch. Billets encore disponibles sur www.ticketcorner.ch