classique

L’OSR voit double pour son futur

L’Estonien Neeme Järvi, 73 ans, est pressenti comme nouveau successeur de Marek Janowski. Le jeune chef japonais Kazuki Yamada, courtisé par l’orchestre, a décliné l’offre. Mais il a accepté d’être «chef principal invité»

Un binôme à l’Orchestre de la Suisse romande (OSR)? Personne ne l’aurait imaginé encore hier. Oui, l’OSR envisage son avenir avec deux personnalités: un vétéran très expérimenté, l’Estonien Neeme Järvi, âgé de 73 ans, et un jeune chef à l’orée d’une carrière internationale, le ­Japonais Kazuki Yamada, âgé de 31 ans. Soyons plus exacts: Neeme Järvi est pressenti pour devenir le futur chef titulaire de l’OSR dès 2012, tandis que Kazuki Yamada accédera au titre nouvellement créé pour lui de «chef principal invité».

Vous n’y comprenez rien? Reprenons. Kazuki Yamada était pressenti pour prendre les rênes de l’OSR dès 2012. Le chef japonais était encore un inconnu il y a quelques mois jusqu’à ce qu’il donne un concert sensationnel à la mi-juin au Victoria Hall de Genève (où il remplaçait un collègue au pied levé). Le public s’était emballé pour cette personnalité aussi charismatique qu’attachante. Les ­musiciens eux-mêmes avaient été médusés par son talent, au point que son nom a commencé à circuler comme éventuel successeur de Marek Janowski, l’actuel patron de l’OSR. La commission chargée de recruter l’oiseau rare (au sein de laquelle se trouvent quatre représentants de l’orchestre) était sur une autre piste. En une nuit, tout a été remis en question. C’était lui, Kazuki Yamada, qu’il fallait avoir, et le 2 juillet, les musiciens votaient en faveur du chef japonais, en espérant que celui-ci réponde à leur appel.

En vain. Les mois ont passé, Kazuki Yamada a longuement hésité avant de décliner l’offre. «La charge qu’incombe un tel poste à responsabilités lui a paru trop lourde pour accepter notre proposition», explique Steve Roger, administrateur général de l’OSR. Lauréat du Concours de Besançon en 2009, Kazuki Yamada entame à peine une carrière internationale. «Un chef de son âge doit apprendre une quantité de répertoire énorme, commente Roland Perrenoud, premier hautbois solo à l’OSR. Tout ce qui est administratif – le recrutement des musiciens, l’édification des programmes à l’OSR, etc. –, ça prend beaucoup de temps.» Trop de temps pour un chef qui doit encore consolider son métier.

Bien sûr que les musiciens ont été déçus. Mais la formule qui se profile pourrait profiter à l’orchestre comme aux deux chefs engagés. «Avoir un chef à la carrière gigantesque et un jeune chef qui a envie d’apprendre, c’est une formule inédite qui nous comble», dit Steve Roger. Encore faut-il que les deux individus s’entendent. «Kazuki Yamada serait ravi de cette collaboration avec son aîné. Celui-ci se déclare prêt à épauler son jeune collègue.» Une manière de former Kazuki Yamada dans l’action et sur le tas.

Mais qu’est-ce qu’un chef principal invité? Le contrat de Kazuki ­Yamada prévoit dix concerts par ­saison (soit au minimum cinq semaines de présence), de 2012 à 2015. A partir de 2013-2014, le chef japonais serait amené à accompagner l’OSR en tournée et à participer à des enregistrements. Le contrat de Neeme Järvi, lui, prévoit au minimum 18 concerts (ce qui ne veut pas dire 18 programmes!) et deux enregistrements par saison, auxquels s’ajoutent les tournées.

L’OSR est déjà familier du chef estonien pour avoir enregistré avec lui, il y a plus de 15 ans, toute une série de disques consacrés à Stravinski chez Chandos (y compris Oedipus Rex). C’est un boulimique de nature, au répertoire phénoménalement vaste. Neeme Järvi a profité de l’essor du CD dans les années 1980 et 1990 pour enregistrer un nombre incalculable de disques, parmi lesquels des compositeurs méconnus comme Wilhelm Stenhammar. Il a eu plusieurs orchestres à sa charge, notamment l’Orchestre symphonique de Göteborg de 1982 à 2004 et l’Orchestre symphonique de Detroit de 1990 à 2005. Il aime et pratique l’opéra.

Sa grande qualité, c’est d’être un travailleur efficace. «Il a une sûreté à toute épreuve, confirme Roland Perrenoud. Il a une métrique interne très forte, un geste qui fait que l’orchestre joue ensemble. S’il répète, ce n’est pas pour lui, mais pour les musiciens.» C’est un chef généraliste de l’ancienne tradition (en cela la transition avec Marek Janowski paraît couler de source) qui, à défaut d’avoir épousé la révolution sur instruments d’époque (à l’image de son fils Paavo, également chef d’orchestre), sait se renouveler. Enfin c’est une personnalité ouverte, non compliquée. Neeme Järvi a déjà signifié son envie de travailler le répertoire français avec l’OSR.

Si la position de Kazuki Yamada est déjà acquise, les musiciens de l’OSR devront se prononcer le 8 octobre sur le choix de Neeme Järvi. 60% de votes favorables sont nécessaires. A l’heure qu’il est, avec tous les rebonds qu’a connus le feuilleton de l’OSR depuis que celui-ci cherche un successeur à Marek Janowski (le Français Bertrand de Billy était le premier candidat pressenti…), on imagine difficilement les musiciens verrouiller le sas. Mais tout est possible. Il se peut que quelques voix s’élèvent contre une formule hybride.

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