Sur le bout des langues (1/8)

Lost in Translations, un safari dans les langues étranges

L’Homme est inventif. Aussi et surtout dans les langues qu’il a construites pour essayer de se faire comprendre. Brève promenade linguistique à la rencontre d’idiomes qui pétaradent

Limites des langues, langues des limites. Chaque mardi de l'été, «Le Temps» raconte ces idiomes qu’on invente, ceux qui sont fous, ceux qui se mélangent

Ne me mentez pas: celles et ceux d’entre vous qui sont latinistes ont dû maudire, à un moment ou à un autre, le tango du collège qui prend les rêves au piège: «Rosa rosa rosam, rosæ rosæ rosa, rosæ rosæ rosas, rosarum rosis rosis.» Et puis le vocatif, franchement… «Veni, domine». Il y aurait moyen de faire plus simple, non?

Vous trouviez que le latin était une langue complexe, voire byzantine? Vous n’aviez encore rien vu. Si l’envie vous prenait de retourner aux études – et de vous faire des nœuds au cortex –, l’inventivité et le sadisme dont Homo sapiens a fait preuve dans la création de ses langues aura de quoi vous donner quelques crampes.

Quarante cas en «bezhta»

On parlait des déclinaisons latines. Du nominatif à l’ablatif, la langue de Virgile, rappelons-le, connaît six cas – et c’est déjà bien assez. Mais parlez-vous bezhta? Si vous avez un oncle du côté de Makhatchkala, c’est possible. Dans le cas contraire, bonne chance pour vous y mettre, cet idiome de la famille des langues nakho-daghestaniennes alignant rien moins qu’une quarantaine de cas – en gros, le système casuel du bezhta correspond à celui des prépositions («sur», «avec», etc.) en français.

Si l’exercice vous rebute, vous pourrez toujours vous rabattre sur le komi, parlé dans le Grand Nord russe: il ne compte que 24 cas. Et si vous aimez affronter les verbes, mettez-vous au basque: comme cette langue pré-indo-européenne répercute les marqueurs de la conjugaison dans toute la phrase (du sujet aux compléments), elle accouche de centaines de formes verbales différentes. Enfin, si vous appréciez les mots à rallonge, tentez les langues inuites: elles ont en effet la particularité de créer des substantifs par accrétion pour faire office de phrase. Exemple: «Tuktusiuqatiqarumalauqpuq.» Qui veut dire: «Il désira avoir un compagnon de chasse au caribou.»

Mais apprendre une langue, ce n’est pas simplement maîtriser ses pièces et ce qui les lie (sa morphologie, diront les spécialistes). C’est aussi avoir la bouche et le larynx assez habiles pour en rendre correctement les sons – en français par exemple (et à l’exception de quelques communications fédérales relatives à la Journée des malades), «clown» ne se dit pas «kla-oun».

Une langue à clic

Or, là aussi, l’exotisme linguistique peut amener à une expérience des extrêmes. Prenons le ! xoon (non, ce n’est pas une faute de frappe, mais bien une langue à clic parlée au Botswana et en Namibie): avec ses 126 consonnes et ses 44 voyelles, il y a toutes les chances qu’il vous fasse mourir de soif en plein Kalahari. Au Mexique, plus précisément entre Veracruz et Oaxaca, les idiomes chinantèques posent encore un autre type de problème: ce sont des langues à tons (comme le mandarin, par exemple), mais elles en possèdent 14. Autant dire qu’il vous faudra l’aisance d’un canari pour commander un chilpachole (demandez en espagnol, ce sera plus efficace).

Vous êtes fatigués d’avance? Choisissez l’autre extrême et optez pour le pirahã, un langage amazonien (trois voyelles, pas plus). Ou alors pour le kabarde, que l’on parle entre autres en Karatchaïévo-Tcherkessie: il n’en possède que deux (certains linguistes disent même qu’il n’en a pas). Mais il fait mal aux dents.


Pour aller plus loin: Jean-Pierre Minaudier, Poésie du gérondif (vagabondages linguistiques d’un passionné de peuples et de mots), aux Ed. Le Tripode.

Plus de contenu dans le dossier

Publicité