Jouer, parier, rêver d’un gain mirobolant et, en même temps, sans forcément toujours en avoir conscience, participer au financement de la culture. C’est ce que font toutes les personnes qui grattent et cochent un des nombreux jeux proposés par la Loterie Romande (LoRo), vénérable institution fondée le 26 juillet 1937. L’objectif de la société était alors clair: redistribuer l’ensemble de ses bénéfices à la communauté. Dans le domaine de la culture, ce sont aujourd’hui de très nombreuses manifestations et structures qui bénéficient du soutien de la LoRo.

Près de trois mois après les premières annonces du Conseil fédéral et l’interdiction des rassemblements de plus de 1000 personnes, rapidement suivies de la fermeture pure et simple des lieux de loisirs et de divertissement, les milieux culturels ont des craintes légitimes quant aux soutiens institutionnels nécessaires à leur survie. D’autant plus que dans le cas de la LoRo, la fermeture des cafés et restaurants a eu un impact important sur ses recettes. Petite lueur d’espoir au milieu des ténèbres, la Loterie Romande a dévoilé ce mardi des résultats record pour l’exercice 2019: le produit brut des jeux (PBJ), ce qui correspond aux montants misés moins les gains reversés aux joueurs, atteint 408 millions de francs. Le bénéfice net qui sera mis à la disposition de l’utilité publique s’élève ainsi à 224,3 millions, contre 216,4 pour 2018. Cela fait une dizaine d’années que le PBJ est en hausse, souligne Jean-Luc Moner-Banet, directeur de la LoRo.

Le Cully Jazz respire

Parmi les festivals soutenus par la Loterie Romande, on trouve le Cully Jazz, premier rendez-vous musical a avoir plié sous les assauts du coronavirus. Il devait se tenir du 27 mars au 4 avril. Or le lundi 9 mars, un communiqué annonçait son annulation. A ce stade, au vu des frais déjà engagés et de la proximité de son ouverture, Jean-Yves Cavin craignait une possible faillite du festival. «En tant qu’association à but non lucratif, le Cully Jazz génère plus de 70% de ses recettes pendant la manifestation, notamment par la vente de billets, de nourriture ou de boisson», expliquait le directeur artistique. Heureusement, la situation a évolué pour le meilleur et le printemps 2021 devrait voir éclore, avec douze mois de retard, la 38e édition de la manifestation.

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Sur un budget total devisé cette année à 2,4 millions de francs, le festival vaudois tablait cette année sur un financement de 1,65 million de francs issus de ses recettes propres (billetterie, bars et restauration). A ce montant s’ajoutent 460 000 francs versés par des sponsors et fondations privées, et 300 000 francs venant des pouvoirs publics, de la fondation Pro Helvetia et de la LoRo qui, elle, soutient le festival à hauteur de 112 000 francs. Une somme qui, malgré l’annulation, a bien été libérée. Jean-Yves Cavin a également constaté avec bonheur que 60% des festivaliers qui avaient déjà acheté un billet avant la fermeture préventive de la billetterie avaient renoncé à un remboursement. A cela s’ajoutent encore des dons pour un total de 50 000 francs, ainsi que le maintien d’une grande partie des subventions privées et publiques. Et évidemment un recours aux désormais fameuses RHT (réduction de l’horaire de travail). De quoi être serein en vue de 2021, pour autant que la distanciation sociale, dans les salles de spectacle, ne soit plus à l’ordre du jour.

Entre optimisme et réalisme

La mission de la LoRo étant la mise à disposition de ses bénéfices au profit de l’utilité publique, il est essentiel, pour Jean-Luc Moner-Banet, de tout faire pour garantir, bon an mal an, les mêmes soutiens. Tout en se réjouissant des résultats record de 2019, qui s’expliquent par le succès des paris sportifs et une succession de jackpots à l’EuroMillions, le directeur constate néanmoins une nette baisse des jeux depuis le début de la pandémie. «Le premier arrêt, brutal, a été la fermeture des cafés, hôtels et restaurants, qui représentent entre 30 et 40% du total de nos ventes. Puis, rapidement derrière, il y a eu l’interruption puis l’annulation des compétitions sportives et des courses hippiques, au moment où on était dans une dynamique très positive sur le front des paris.» Au cours des premières semaines du semi-confinement ordonné par le Conseil fédéral, la LoRo a vu ses ventes chuter de 50%. Actuellement, la baisse se situe autour des 35-40%.

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«Avec la branche des cafés-restaurants et le Conseil fédéral, nous travaillons à une réactivation de nos activités dans le respect des mesures de protection qui s’imposent. Pour résumer, je dirais qu’on oscille entre l’optimisme, le pessimisme et le réalisme… On vise un retour à la normale s’échelonnant de juin à septembre», avoue le directeur de la LoRo. Son président, Jean-René Fournier, se réjouit de son côté, malgré la situation, de pouvoir annoncer, à la faveur des bénéfices 2019, la constitution d’une réserve de 20 millions de francs proposée par le conseil d’administration et approuvée par l’assemblée générale. «L’objectif n’est pas de donner du confort à l’institution Loterie Romande, mais de faire en sorte qu’à court, moyen et même long terme les milieux de la culture, du social et du sport puissent bénéficier de montants quasi équivalents. Nous voulons à tout prix éviter que les institutions soutenues ne subissent des à-coups trop violents d’une année sur l’autre.»

En 2021, le subventionnement de la culture, qui est régi par des organes de répartition cantonaux et indépendants, ne devrait ainsi pas connaître de baisse significative due au Covid-19. «Parmi les mécènes qui agissent dans le domaine de la culture, on sera même peut-être les seuls à pouvoir maintenir les mêmes montants», souligne Jean-Luc Moner-Banet. Pour Jean-René Fournier, il s’agit là d’un juste retour d’ascenseur puisque les milieux culturels avaient en 2018 massivement soutenu la nouvelle loi fédérale sur les jeux d’argent, entrée en vigueur l’an dernier et plus adaptée à l’époque puisque la précédente datait de 1923.


Une politique tout en souplesse et bienveillance

Grâce à ses excellents résultats 2019, la Loterie Romande (LoRo) a donc pu provisionner une réserve de 20 millions de francs en vue d’un exercice 2020 moins performant. Son but: que les soutiens attribués l’an prochain, lorsque les nombreuses manifestations annulées tenteront de limiter la casse d’une année blanche, ne soient pas pénalisés.

Mais concrètement, comment s’effectue la répartition des bénéfices auprès de l’utilité publique? «On commence par les partager en deux, explique Jean-Luc Moner-Banet, directeur de la LoRo. La moitié du montant est alors répartie au prorata du produit brut des jeux réalisés dans chaque canton, l’autre au prorata de la population. On tient ainsi compte de deux paramètres: les cantons qui jouent un peu moins mais ont une forte population, comme Genève, et ceux qui sont moins peuplés jouent plus, comme Fribourg ou le Valais.» Une fois que ce partage a été effectué, 15% des bénéfices mis à disposition sont dévolus au sport national et cantonal, tandis que les 85% restants vont au social, au patrimoine, à l’éducation, à la recherche et, pour près de la moitié, à la culture.

Maintenir les subventions

A partir de là, ce sont les cantons, via des organes de répartition indépendants, qui gèrent leurs enveloppes. Avec, en cette année si particulière, une grande question: que faire lorsqu’un soutien a été octroyé à une manifestation annulée? Secrétaire général de la Fondation d’aide sociale et culturelle, responsable de la distribution des bénéfices de la LoRo pour le canton de Vaud, Blaise Triponez explique que la Conférence des présidents des Organes de répartition a pris la décision de principe de maintenir toutes les subventions promises.

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Le Vaudois évoque une politique basée sur la souplesse et la bienveillance. «Mais on regarde au cas par cas, en tenant également compte du soutien des collectivités.» Jean-Maurice Tornay, président de la Délégation valaisanne à la LoRo, souligne que si une somme a été attribuée pour un projet spécifique, comme un festival, il faut que ce projet ait été réalisé. Mais si des frais ont déjà été engagés, comme c’est le cas pour tous les festivals, même ceux qui ont lieu à la toute fin de l’été à l’image du Chant du Gros qui, au Noirmont, n’a pas encore officiellement jeté l’éponge, une analyse est effectuée selon ce principe de bienveillance. L’essentiel étant, au final, que l’argent sorti ne le soit pas à perte, et que la viabilité des manifestations ne soit pas mise en péril. «En Valais, nous avons toujours un exercice de réserve, souligne encore Jean-Maurice Tornay. Au besoin, nous puiserons dedans, car nous voulons distribuer en 2021 les mêmes montants qu’en 2019. Mais le Covid-19 ne doit pas être une aubaine. Une manifestation annulée ne peut pas faire de bénéfices.»

Solutions exceptionnelles

Du côté du Jura, le fonctionnement est un peu différent puisque le versement des soutiens se fait après le décompte final. «Mais on nous demande souvent des acomptes, qui parfois s’élèvent à 70 ou 80% de la somme totale», concède Jean-Claude Lachat, président de la Délégation jurassienne à la LoRo. Et d’expliquer, lui aussi, qu’en cas d’annulation le soutien se fait au prorata des frais engagés. «A situation exceptionnelle solutions exceptionnelles, abonde dans ce sens Rolf Graber, secrétaire de la Commission neuchâteloise de répartition du bénéfice de la LoRo. On a décidé de ne pas exiger le remboursement de l’argent déjà versé. Et comme beaucoup de demandes sont récurrentes, on verra l’année prochaine quels auront été les coûts réels de production. Nous tiendrons également compte des RHT (réduction de l’horaire de travail), des APG (allocations perte de gain) et des fonds cantonaux pour fixer le montant de notre participation.»