Quand elle apparaît dans le hall des arrivées de l’aéroport de Genève-Cointrin, malgré la foule, on ne voit soudain plus qu’elle. Arborant large chapeau en cuir à bords plats, veste bouffante colorée et sac en daim clair qu’elle nous propose illico de porter, Lou Doillon en impose. Plus tôt, elle assurait la promo de Soliloquy en Belgique.

Pour vingt-quatre heures, la voici en Romandie. Et sur elle, les regards appuyés de passants qui, cherchant pourtant, n’arrivent pas à remettre cette trentenaire tout en os et en style. La fille du réalisateur Jacques Doillon et de Jane Birkin s’en amuse. «Là, ce n’est rien, plaisante-t-elle d’une voix patinée par le tabac, vous n’avez jamais vu les réactions des gens quand ma mère entre dans un restaurant!»

«On te déteste déjà!»

Un bar bondé, un soda frappé machinalement commandé, et la Parisienne portant cheveux lâchés sur sweat-shirt blanc à l’effigie de Donald Duck qui l’avale d’un trait. «Je bois trop d’alcool, sinon. C’est un problème, je sais», concède-t-elle, yeux au ciel. Sur la table, on a posé le CD de Soliloquy. Lou s’en saisit comme si elle en découvrait la pochette, ravie. «Elle me traduit assez bien, s’esclaffe-t-elle, sans qu’on ne lui demande rien. Les couleurs sont joyeuses, la photo joueuse. Avec ce disque, c’est bien ce qui m’importait: rompre avec l’ambiguïté qui s’était installée à mon premier album, où j’apparaissais comme la petite meuf qui, lorsqu’elle va mal, prend une guitare et trousse des rengaines comme on ferait du point de croix.»

Ce coup d’essai, c’était Places (2012), recueil monacal produit par Etienne Daho que la presse s’était d’abord préparée à détester sans même l’avoir écouté. En cause? Une actualité alors trustée par les «filles et fils de…», et une fièvre «gainsbourienne» nourrie par la sortie du film de Joann Sfar (Gainsbourg (vie héroïque), 2010) ou la publication des albums de Charlotte (Stage Whisper, 2011) et Lulu (From Gainsbourg to Lulu, 2011). Tout indiquait que les débuts en musique de Lou Doillon, comédienne pas mal et mannequin de salon, soient traités par la méfiance ou la sauvagerie? Rien (ou presque) de cela n’eut lieu.

Œuvre délicate, toute simple, jouée entre ballades folk «à-la-Karen-Dalton» et soul humble consumée dans l’alcool blanc, Places donnait à découvrir une personnalité affirmée, vulnérable derrière son masque d’aristocrate-née. «La musique, au début, c’était dans ma cuisine, se souvient-elle. Puis les copines ont commencé à écouter, la rumeur a enflé, Daho s’est intéressé et a voulu faire quelque chose de mes titres. J’étais réticente, d’abord, redoutant qu’on me haïsse pour être cette gosse des beaux quartiers osant faire un disque. Il m’a répondu: «Mais on te déteste déjà!» Publiée, la chose raflait le Prix de l’artiste interprète féminine de l’année aux Victoires de la musique 2013. Les haters se déchaînaient, puis finalement se lassaient.

Le lumineux et l’obscur

A 36 ans, Lou Doillon le sait: quoi qu’elle fasse, publie, dise, propose, nombreux lui tomberont dessus parpaing en main, trop heureux de se payer pour pas cher une héritière du gotha intello-pop français. Le cuir épais, elle s’en amuse aujourd’hui, rappelant: «Jamais je n’ai intégré de club. Toute ma vie, on m’a jugée «trop» ou «pas assez», au point que j’ai fini par cesser de vouloir plaire en me montrant telle que je suis: drôle et pathétique, joyeuse et minable. La musique, c’est le lieu où je me raconte, afin qu’on se marre, qu’on avance dans la vie et qu’on reste vivant, aussi. Moi, ce qui m’éclate, c’est quand c’est sérieux.»

Passé les errances morbides de Lay Low (2015), album suffoquant enregistré «à la dure» à Montréal, Lou Doillon est cette fois «chose légère», comme elle l’affirme, dans Soliloquy. Ecrit lors de la tournée acoustique 3 Ring Circus engagée en 2017 avec Richard Hawley et John Grant, ce recueil de douze titres pop, francs, érudits sans céder aux bavardises dresse le portrait immédiat d’une Antigone (surnom donné par son père) hanté par le «point de délimitation qui existe entre le plein et le vide, le lumineux et l’obscur», comme elle l’explique.

«A coups de marteau»

«J’ai construit ce disque en délivrant mes démos voix, guitare et batterie à deux producteurs que j’ai choisis pour leur opposition de style et de méthode: Benjamin Lebeau (moitié de The Shoes) et Dan Levy (coleader de The Dø). Le premier travaille comme à coups de marteau, à l’instinct, avec une violence insensée. Le second est à l’inverse très méticuleux, réfléchi. En parallèle, j’ai tricoté les séquences qu’ils me délivraient, à la façon d’une couturière-araignée chargée d’équilibrer leurs antagonismes.»

Nulle tentation folk ici, alors. Mais un blues-rock grand public, serein, délicatement mâtiné d’électro, dont on retiendra d’abord le duo somptueux réalisé avec Cat Power (It’s You) et l’envolée exaltée offerte en final de Widows. «Ce titre parle d’une bande de filles qui découpent un type, précise Lou, allègre. Je le vois comme une fête païenne. Ma mère, comme une ode à la Walkyrie.»


Lou Doillon, «Soliloquy» (Barclay, Universal, 2019).