Cette année, une star était annoncée à Visions du réel. Pas une star pour cinéphile, non, une star pour fans de musique. Une star, façon rock, toute auréolée de ses débuts avec le Velvet Underground. Et dont le chant à la limite du parlé hante les mémoires. Qui n’a pas un petit frisson intérieur en prononçant les simples mots «Walk on the Wild Side». Non, Jean Perret, pour sa dernière année à la direction du festival, n’avait pas décidé de s’associer avec Paléo pour un grand concert. Seulement, Lou Reed a réalisé un film. Un documentaire de vingt-huit minutes, Red Shirley, aidé tout de même par le grand photographe américain Ralph Gibson. Et c’est ce film que Lou Reed est venu présenter, en grande première, mardi soir.

Lou Reed était à Nyon entre un concert à Londres lundi soir et un autre à La Cigale de Paris ce mercredi. Et pas d’avion… Parti à 8h du matin de Londres, il est arrivé très tard, en manquant une correspondance à Paris, sur les bords du Léman. C’est donc avec près d’une heure de retard que les spectateurs, qui avaient attendu en deux longues files sages sur le parking, ont pu entrer dans le Théâtre de Marens.

Et là, au premier rang, pendant que chacun s’installe, Lou Reed est assis entre Jean Perret et Bernard Comment. L’écrivain a édité ses textes au Seuil et il est membre du grand jury de Visions cette année. Un instant de présentation sur scène, une salve d’applaudissements, et le film commence. Durant cette petite demi-heure, on comprendra pourquoi Lou Reed a voulu garder une trace de sa cousine Shirley, pourquoi il voudrait que le monde entier la connaisse. Il est là, à ses côtés, quelques questions écrites à la main sur une feuille pour relancer la conversation. Mais Shirley parle bien. Très bien même pour une quasi centenaire. Et Lou boit ses paroles. Il les répète même tellement elles lui semblent belles et extraordinaires.

Et c’est tendre d’entendre ce vieux rocker, qui ne semble pas vraiment avoir plus de trente ans de moins que sa cousine avec son visage aussi fripé qu’elle, son ventre rond sous le tee-shirt et sa démarche difficile, parler encore d’elle avec tant d’affection et d’admiration après le film: «It’s cousin Shirley!»

Shirley, partie entre deux guerres d’une petite ville juive de Pologne, «une ville qui existe encore, mais il n’y a plus de juifs», pour le Canada puis New-York. Shirley devenue petite main de la haute couture, mais surtout, Shirley qui ne voulait pas aller en Palestine prendre la terre et le travail des Arabes, Shirley la syndicaliste, la militante de la cause noire. Ellese souvient de la Marche sur Washington. Ce jour-là, elle a entendu Mahalia Jackson entonner «How I got over». «Et c’était comme vivre toute une vie», dit cette centenaire.

Hier soir, Lou Reed a aussi lu quelques poèmes, d’abord avec le ton de celui qui fait ça parce quil le faut bien. Mais il a tout de même choisi des textes en pensant à Shirley: «All Tomorrow’s Party», «The Day John Kennedy Died»… Et «Romeo had Juliette»… Et tout à coup, il y met du cœur, il rythme les mots… That’s Lou Reed!