En 1966, Zhang Xiaogang avait 8 ans. Sa Révolution culturelle se résume en deux mots: «amusant» et «sombre». Amusant? «Imaginez, du jour au lendemain, il n'y eut plus d'école. On était laissé à nous-mêmes. Complètement libres. On entendait des coups de fusil. Alors, on jouait à la guerre.» Sombre: «Puis un jour, les gardes rouges ont frappé à notre porte. Mes parents ont été critiqués, nos livres brûlés. Mon père a barricadé les portes et les fenêtres. Il n'y avait plus de lumière.»

En mars dernier, Zhang Xiaogang a atteint le firmament de la peinture contemporaine chinoise. Lors d'une vente aux enchères de Sotheby's à New York, l'un de ses Camarades a frisé le million de dollars, record absolu pour une œuvre d'un artiste chinois vivant du continent. Dans son atelier de la Distillerie - le dernier quartier branché des artistes accolé à une cité de classes moyennes - l'homme garde la tête froide: «Je peins bien, j'ai de la chance et j'ai un bon intermédiaire. C'est tout.»

Les personnages de Zhang Xiaogang - contours flous, yeux embués, reliés par un fil rouge - sont issus de la Révolution culturelle, inspirés par des photographies redécouvertes lors d'une réunion de famille au début des années 1990. Leurs regards perdus évoquent des morts-vivants pétrifiés dans un temps suspendu avec l'oubli pour prison. Un peintre engagé, Zhang Xiaogang? «La politique ne m'intéresse pas, il n'y a aucune réflexion historique ou idéologique. Je ne cherche pas à comprendre la source de ce désordre ni à juger si c'était bien ou mauvais. Je peins simplement un sentiment.»

Un discours calibré par la censure dans un régime où tout, en définitive, relève du politique. Mais une censure intégrée, subtile, qui ne nécessite plus la force. Une grande partie des artistes chinois se réfère aujourd'hui à la Révolution culturelle ou plus généralement au maoïsme dans un mélange ambigu d'ironie (distanciation) et de nostalgie (fascination). «C'était une époque très particulière, très idéaliste, dit Zhang Xiaogang. On n'avait pas besoin de penser. Mao pensait pour nous. C'était une époque d'innovation culturelle influencée par la Russie, d'un art collectiviste. C'était une époque de douleur et d'énergie.»

Zhang Xiaogang n'en dissèque pas moins l'aliénation d'un peuple coupé de ses racines. L'oubli et la mémoire, c'est l'essence de sa démarche artistique. A l'écouter, la référence à la Révolution culturelle n'est qu'un prétexte, presque un hasard. «L'oubli est la base de la philosophie des Chinois. Si l'on veut vivre, il faut être capable d'oublier. En réalité, les Chinois sont très forts. Ils s'appuient sur leur mémoire pour défendre leurs principes et oublient leur passé pour faire face à la situation actuelle. La Chine connaît de tels bouleversements, de telles contradictions, qu'il faut sans cesse s'adapter aux situations nouvelles.»

Force ou faiblesse? Zhang Xiaogang aurait pu ajouter que cet oubli et cette mémoire sont largement dictés par une stratégie de contrôle des esprits dans une logique de préservation du pouvoir des élites dirigeantes. Il ne le dit pas car il réfléchit en référence à un cadre culturel qui serait propre à la Chine. C'est peut-être ce qui l'empêche de raisonner - à l'image de tout un peuple - sur les causes et les fins des soubresauts de l'histoire chinoise. L'esprit des gardes rouges n'est pas si éloigné. C'est aussi ce que nous rappellent les Camarades de Zhang Xiaogang. Malgré lui.