Son vestibule, c'est un panthéon du nanar en bottes. Burt Lancaster, la peau burinée par les massacres d'Indiens, dans Ulzana, fureur apache. Des affiches pas croyables, dans leur version italienne, polonaise. Récemment, Eddy Mitchell a mis en vente une partie de sa collection («Il n'y avait même plus de place pour ma minuscule voiture dans mon énorme garage»): disques d'or, reliques de cinéma, un cimetière de l'Amérique à l'Ouest dont il s'est séparé sans trop de mal. Il vous conduit dans son bureau - le cheveu peigné de près et le costume sombre. Il lui en reste quelques-uns, des trésors. Sur ces murs noirs qui tiennent un plafond rouge, la photo signée de James Stewart, Eddy qui sert la pogne de Kirk Douglas et puis Ava Gardner, dont les jambes frisent les trois mètres de long. «Elle me fait davantage rêver qu'Emmanuelle Béart qu'on voit acheter son pain.»

Dans l'acception commune, un adulte est un type qui a placé ses rêves d'ado au mont-de-piété. Et qui les rachète, deux fois par an, pour s'en moquer. Eddy Mitchell, lui, vous parle d'un Grand Canyon où le soleil se couche toute la journée, de Little Richard avec lequel il vient d'enregistrer et n'a pas vieilli, de la country, du western, du déhanché d'Elvis, comme si cette Amérique dont chacun a plus ou moins fait le deuil, continuait de justifier sa propre vie. «Je pratique volontiers le sarcasme, je ne suis pas un naïf complet, mais ce royaume-là, il existe quelque part en moi.» Ce royaume-là. Il avait 14 ans, en 1956, et s'appelait Claude Moine. Son père, employé de la RATP, l'asseyait devant un écran pour qu'il ferme son bec pendant deux heures. Du cinémascope de Stetson, celui-là même qu'Eddy fourguerait plus tard à FR3 dans une émission (La Dernière Séance) destinée à ceux qui, comme lui, n'en étaient pas revenus.

Dans son nouvel album, Jambalaya (LT du11.11.06), Eddy chante avec Johnny Halliday. «On veut des légendes», dit le refrain, qui situe la mort du rock'n'roll le jour où Elvis a traîné la patte dans les garnisons d'Allemagne. «Franchement, on est tous tombés amoureux d'un truc qui était déjà crevé.» Quand Eddy, Johnny et Dick font hurler les blousons noirs au Golf Drouot, l'Amérique est déjà plus ou moins passée à autre chose. Il ne faut pas croire qu'il ait été un jour à la mode, Eddy, et qu'il se soit fait dépasser par tous les trains possibles. Même jeune, il était obsolète. C'est un style.

Il y a quelques jours, à la Star Academy, les gamins chantants avaient l'impression de tenir le microphone à côté du Musée Grévin. Leur Amérique n'a pas de cordon ni de banane; elle ne prend pas non plus les notes par en bas, comme Dean Martin. Leur Amérique a des baskets blanches sur une peau noire et elle rappe. «Sur le plateau de l'émission, j'avais l'impression de me retrouver dans une secte. Des mecs dans le public tenaient des panneaux avec des noms inscrits dessus dont j'ignore tout.»

Johnny s'est recoiffé. Il ne chante plus trop les Etats-Unis; ni ceux de papa, ni du fiston. Dick Rivers se taille une petite réputation en demandant à des compositeurs jeunots de lui refaire le portrait. Tous ont rangé une partie de leur imaginaire yé-yé. Derrière son fauteuil en vrai cuir de vache, Eddy Mitchell a épinglé un calendrier de pin-up, celui de l'année 1953. Eddy n'a rien renié. Il préfère encore BB King à Eric Clapton. Il scrute les mérites comparés de telle chanson de Hank Williams contre une autre de la même époque et du même son. Lui qui a été inscrit par erreur sur la liste des électeurs des Oscars («Il y a un homonyme là-bas qu'on a dû virer») a reçu à domicile le DVD du film sur Johnny Cash, son pote Cash qu'il a vu à Nashville racler sa country devant des bouseux endimanchés. Et puis La Nouvelle-Orléans, qu'il a connue à la fin des années 60, où il croise des Américains qui s'appellent Lafayette ou Chenier et auxquels il répond Mitchell avec l'accent parigot.

Son disque, enregistré en bonne partie à Los Angeles, a l'humeur cajun. Des violons, la recette du ragoût créole, Dr John en invité particulier et puis Katrina pour faire bon poids. Mais La Nouvelle-Orléans qui le passionne, ce n'est pas celle de l'ouragan, des conflits sociaux et de la guerre raciale. Une Nouvelle-Orléans de survivant, plutôt, celle d'un pianiste centenaire qui pourrait vous raconter encore comment Louis Armstrong taquinait mieux la cuisse que le piston. Une ville de conservatoire, au fond. «Je suis surpris quand on me dit qu'il existe une criminalité terrible dans cette ville, je ne l'ai pas vue.» C'est ça, exactement. Il ne l'a pas vue. On ne reprochera pas à un chanteur qui vient de tourner un western en Bulgarie sous la direction d'un français d'origine maghrébine (Djamel Bensalah) de privilégier une Amérique des légendes. Du carton-pâte, oui. Mais qui existe encore, tant qu'il y croit.

Eddy Mitchell, Jambalaya (Polydor/Universal).

Eddy Mitchell en concert. Le 28 avril 2007, Arena de Genève.