Jim Fergus, c’est d’abord ce titre qui a fait le tour du monde des traductions, «Mille femmes blanches». Au carrefour de la chronique historique et de l’enquête ethnographique, le romancier – né en 1950 à Chicago d’un père américain et d’une mère française – y raconte comment, en 1874, le chef des Cheyennes Little Wolf se rendit à Washington pour demander au président Grant mille femmes blanches, en échange de mille chevaux.

Son but? Les marier à ses guerriers afin de permettre leur survie, tout en favorisant leur intégration dans la civilisation blanche. Recrutées sous la contrainte dans les asiles et dans les pénitenciers du pays, ces femmes seront envoyées dans les grandes plaines de l’Ouest et Fergus fait revivre cet épisode si singulier de l’Histoire américaine à travers le journal intime de l’une d’elles, May Dodd, qui, entre stupeur et émerveillement, découvre une culture indienne dont elle ignorait tout.

Morts de froid

Deux ans plus tard, cette culture-là sera brutalement menacée, des événements tragiques qu’évoque Fergus dans La vengeance des mères, la suite de Mille femmes blanches. Le récit s’ouvre en mars 1876 alors que l’armée américaine, en dépit des traités, a reçu l’ordre de chasser de leurs territoires les tribus cheyennes, même celles qui avaient fait le choix du métissage. Ces raids impitoyables et sanguinaires – un véritable génocide –, nous les découvrons grâce aux carnets intimes de Margaret Kelly, dont le village a été sauvagement anéanti. Beaucoup de ses amis ont été massacrés et ses enfants sont morts de froid pendant qu’elle s’enfuyait avec sa sœur jumelle Susie à travers les montagnes, avant de se réfugier dans le campement de Crazy Horse, le chef des Lakotas.

Scalps

«Tout ce qui nous reste, écrit-elle, c’est un cœur de pierre. Moi et Susie, on a fait le vœu de lutter contre les Blancs jusqu’au bout, de scalper autant de tuniques bleues qu’on pourra. Il ne faut pas prendre à la légère la fureur de deux mères. Il n’y a plus que ça pour nous maintenir en vie.» Au journal de Margaret, Fergus ajoute celui de Molly McGill, une ex-institutrice qui a tué un mari violent et qui – après son séjour en prison – s’est retrouvée dans le même village que les sœurs Kelly, «deux personnalités excentriques, débridées, qui se désignent elles-mêmes sous le terme de Cheyennes blanches».

Plaidoyer pour les Natives

Grâce aux témoignages de ces irréductibles «au cœur vaillant» qui combattront aux côtés des Indiens, Fergus réinvente remarquablement l’une des époques les plus troublées de l’Histoire américaine. Mêlant tableaux guerriers et gros plans sur le quotidien des peuplades des grandes plaines, cette «Vengeance des mères» est un vibrant plaidoyer en faveur de ces «Native Americans» dont la culture allait être peu à peu saccagée dans un Ouest de légende. Lequel resurgit avec toute sa magie sous la plume d’un compagnon de route de Jim Harrison, autre chantre d’une civilisation moribonde.


Jim Fergus, «La Vengeance des mères», trad. de l’américain par Jean-Luc Piningre, Le Cherche Midi, 390 p.