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Les albums de Louis Jucker allient parfaitement lâcher-prise et obsession du contrôle. 
© Lea Kloos

Musique 

Louis Jucker, la visite de son autre monde

Le musicien neuchâtelois joue cinq soirs au Festival de la Cité à Lausanne pour présenter son coffret de cinq disques. Rencontre dans un studio jurassien

«Vous avez entendu la petite mouche? Elle était cool.» Il semble que le microphone, planté dans la cuisine pour capter la batterie derrière une porte fermée, soit aimé des insectes. L’après-midi est jurassien, ciel nuageux et grand vent, des garçons dans un ancien stand de tir enregistrent un disque de musique sans voix. «Du post-rock à la Facteur Cheval», décrit Louis Jucker, qui produit l’album du groupe fribourgeois Darius, c’est-à-dire qu’il a posé les micros et qu’il dit «Michael Jordan», «Magic Johnson», ou n’importe quel autre nom de basketteur américain pour indiquer aux musiciens dans la pièce voisine que les bandes tournent. «Messieurs, on est d’accord qu’il y a eu une plantée? Alors on efface.»

Il faut passer du temps avec Louis Jucker. Il est bourré de fausses pistes. L’autre jour à la télévision romande, on le présentait comme un bricoleur, une étrangeté, un objet de fascination avec ses gros cheveux pleins de boucles, sa barbe vaste, son accent de Neuchâtel du Haut, une guitare qu’il a fabriquée lui-même, le sentiment qu’il donne de ne jamais être à sa place où qu’il soit. Il est partout décrit comme un folkeux brut, le génie sauvage, une merveille de naïveté ouvragée, la poésie incarnée. Et c’est vrai qu’il y a chez lui une grâce créative, une détermination à prendre les chemins de traverse et «ne pas faire comme tout le monde».

Manières d’enfant rimeur

Après des débuts remarqués, mille groupes éphémères, il publie un coffret de cinq disques, L’Altro Mondo: Music with Lovers & Friends, plié à la main dans un atelier chaux-de-fonnier, celui de Sophie Gagnebin qu’il a un soir oublié de ranger et il s’en veut encore. Ce coffret, ce sont ses Mémoires anticipés, des rencontres surtout en duo, avec des amis, des amantes, quelque chose qui relève autant du carnet d’esquisses, de l’album souvenir que du projet-monde. Malgré ses manières d’enfant rimeur, Louis, 30 ans cette année, semble savoir exactement ce qu’il fait. Il vous montre par exemple, sur son ordinateur portable tiré d’une fourre tricotée par la musicienne Emilie Zoé, son rider: la liste de ses exigences techniques quand il tourne son spectacle.

Il est saturé de dessins foutraques, réalisés avec le logiciel Paint, des photos fléchées, de l’anglais de kindergarten, tout cela explique qu’il ne joue pas sur la scène mais dans le public, que sa guitare ne se sonorise pas comme une autre, qu’il n’aime pas au fond les automatismes des ingénieurs du son: «Tout cela n’a qu’un seul but, que chacun reparte de zéro dans la relation.» Ainsi on voit Louis dans son studio de Courfaivre traquer le son juste, utiliser des appareils qui ont 40 ans, ne rien céder à l’évidence. On écoute ses albums qui constituent l’équilibre parfait entre le lâcher-prise (les sons parasites, des dictaphones pour enregistreur) et l’obsession du contrôle (tout au final doit servir l’esprit): «Je fais exprès de faire pas comme il faudrait.»

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Depuis trois jours, ils vivent tous ensemble dans ce stand de tir tourné en studio, baptisé Glaucal pour des raisons qu’on ignore. «Il n’y a pas de douche, on se lave à la lavette.» Dans tous les coins, on aperçoit des matelas retournés, des chaussettes; le bassiste dort l’oreille posée contre son ampli. «- Vous avez acheté du liquide vaisselle?» «On a acheté pas mal de bières.» Dans les toilettes, au-dessus de l’urinoir, ils ont affiché le Manifeste des jeunes qui font de l’art, de l’artiste jurassien Augustin Rebetez, qui dit par exemple: «Nous ne sommes plus des enfants et c’est bien triste.» Et qui demande aussi: «Qu’est-ce qu’il faut que l’on fasse pour réinventer l’art totem?» Augustin Rebetez, c’est la famille.

Saucisses et papier mâché

Il y a une dizaine d’années, Louis Jucker découvrait ce local avec ses anciennes cibles posées au bout d’un champ – le chêne centenaire et les vaches –, dont les barrières électriques font du bruit dans la table de mixage. Avec un musicien local, Pascal Lopinat, ils enregistraient le premier album de leur groupe Televator. Basse. Chant. Rock énervé. Bertrand qui venait de Saint-Imier. «Augustin Rebetez était passé avec ses appareils de photos. Il était malin. Il nous disait de nous mettre ici, de nous mettre là. Ça, c’est style, ça, c’est pas style. Il nous avait proposé des dessins, du noir, du rouge, de la térébenthine. Un premier clip avec des saucisses et du papier mâché.»

Le début d’un collectif qui ne porte aucun nom. Pour les installations d’Augustin, dans le monde entier, Pascal fabrique les bruits, Jucker les musiques, tous se lancent dans des cabanes invraisemblables pour la Nuit des images, pour le Théâtre de Vidy, pour le Centre Clark à Montréal, peu importe: «On a beaucoup discuté de ce qu’on voulait faire, on avait plein d’idées qui nous ont confortés dans l’impression qu’il ne fallait pas trop parler mais faire des trucs.» Ils développent un grain, des petits moteurs amusants, un ciné-concert grâce auquel Louis Jucker va tourner dorénavant: «J’ai une valise pleine de gris-gris, ma guitare artisanale et les clips vivants tournés par Augustin.»

Les clips d’Augustin Rebetez pour Louis Jucker sont des miracles de gravité contrariée. Notamment celui pour le duo Gravels formé par Charlie Bernath et Louis, dans le coffret sorti; le morceau s’appelle «The Hypochondrium», il sonne comme une boîte à musique essoufflée, une peur lancinante. Quand on demande aux membres de Darius devant leur salade caprese et leurs bières portugaises pourquoi ils ont choisi Louis Jucker pour les enregistrer, ils parlent de sa «démarche», de sa «folie». «Dans tous les disques sur lesquels son nom est écrit, il y a une âme. Il n’y a pas forcément un style Louis, mais un son Louis», explique le guitariste Yannick Neveu.

Affirmation d’une contre-culture

Le son Louis, c’est celui d’un type qui a détesté le son qu’on faisait pour lui et qui est devenu technicien, geek même, pour ne pas dépendre des autres. Assez jeune, il est parti avec un groupe de rock progressif allemand, The Ocean Collective, sur les routes du monde: «J’ai vu ce qu’était la vie de tournée. Mais aussi l’industrie musicale. J’ai appris la patience.» Un jour, il se retrouve dans une chambre d’hôtel chinoise où il s’ennuie affreusement. Il rassemble des maquettes, des bribes de morceaux enregistrés seul ou avec des amis. «Je me suis dit pour la première fois qu’il y avait peut-être matière à un disque.» Il demande à une Chinoise de faire un dessin pour la pochette. Les 100 exemplaires sont vendus rapidement.

Dans The Ocean Collective, il collabore aussi avec des Chaux-de-Fonniers qui fonderont plus tard Hummus Records, son label, il y a là une contre-culture qui s’affirme, des pistes alternatives, hors de l’Arc lémanique, une certaine attitude où il s’agit de ne pas forcément demander de l’argent pour faire des choses. «Pour le coffret, j’ai demandé des subventions, mais surtout pour maintenir le prix de l’objet à 40 francs, un franc par chanson, je ne voulais pas d’un objet de luxe.» Il se retourne. Le groupe s’est arrêté. «Messieurs, zéro faute? Il y a un certain taux d’autosatisfaction? Je vais vérifier si je n’ai pas foiré de mon côté.»

Louis tourne ses bandes assis à terre, pieds nus et jambes croisées comme un gymnosophiste indien. «Super. On pourrait toujours faire mieux. Mais il y aura toujours un moment où ce sera moins bien.»


Cinq disques en cinq concerts

Sa voix, c’est quelque chose. A Lausanne, où il vit depuis quelques années, Louis Jucker a enregistré, avec son voisin Charlie Bernath, l’un des cinq albums de ce coffret. Fourth Floor Neighbours Choir, justement, met en avant cette voix sur une comptine de petits mutins. Elle est légèrement théâtrale, maniérée, un peu comme celle de Devendra Banhart. Louis dit qu’il a beaucoup écouté Daniel Johnston pour le côté lo-fi, les méthodes bruitistes, la méfiance envers la machine.

Ce coffret est une succession de perles plus ou moins taillées, de cet album lumineux avec Charlie Bernath, des chansons de chambre qui ne s’épuisent ni dans leur posture sur le vif, ni dans leurs cavalcades virtuoses, mais aussi du duo avec Io Baur, Navette, qui à Lausanne se jouera dans une espèce de cabane ou un peep-show: la réalisatrice zurichoise met des timbres éreintés sur des rythmes de synthétiseurs à deux francs et des harmoniums de puces. The Bridge est une leçon de transe à la Tinguely.

Mausolée de bandelettes

Ce sont cinq groupes créés qui dureront ou pas. Celui avec Emilie Zoé et le batteur Steven Doutaz, baptisé Autisti, devrait se poursuivre. On parle pour eux d’un retour de Dinosaur Jr, le rock des années 1990 dans sa forme la plus compulsive, peut-être le disque le plus délibérément pop de la volée. Et puis Peppone, avec Philippe Henchoz qui s’occupe aussi du magasin Disc-à-Brac, à Lausanne.

«Il écrit des super-chansons», dit Louis Jucker. Ils répètent ensemble dans une cave des morceaux de rock humide, de belles choses aux moisissures western. Au bout du compte, malgré ses imperfections, on est encore plus séduit par le duo avec Marylène Furrer. Un mausolée de bandelettes, des dictaphones mis bout à bout dans une maison de Norvège où ils séjournaient.

Une radio qui tombe en panne (The Dead Radio), les bruits de la forêt, du fjord, du métal et du sauna, l’odeur de la vie et le jour qui ne tombe jamais dans ce bout du monde où les chansons finissent par avoir le goût de leur terre. Puisque Marylène n’est plus là pour enchanter, Louis Jucker jouera ce disque seul, à l’aube, dans un geste qui dit beaucoup de sa démarche générale.

Louis Jucker, «L’Altro Mondo: Music with Lovers and Friends» (Hummus Records). En concert au Festival de la Cité, Lausanne, scène Le Réceptacle, jardin du Petit Théâtre. Mardi 4 juillet à 23h30, mercredi 5 à 21h, jeudi 6 à 18h, vendredi 7 à 21h et samedi 8 à 6h.

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