Louis Lortie, c’est ce pianiste québécois que l’on associe à Chopin, Liszt ou Ravel, mais c’est aussi un grand connaisseur de Beethoven. Il a donné plusieurs fois l’intégrale des 32 Sonates en concert, à Londres, Toronto, Berlin et Milan, et a joué les cinq Concertos pour piano. Vendredi soir, ce poète a livré une splendide interprétation du 4e Concerto en sol majeur à l’occasion d’un concert avec le chef finlandais Hannu Lintu et l’OCL à Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds.

La veille, déjà, Louis Lortie avait essayé les deux pianos de la salle, un ancien Steinway de 1966 et le nouveau Steinway acquis plus récemment. Il n’a pas longtemps hésité, préférant le son plus malléable et subtilement coloré du modèle d’il y a cinquante ans. Cet instrument, encore très bien entretenu, est associé à la figure de Claudio Arrau; le pianiste chilien avait l’habitude de dire que «le plus beau piano du monde est à La Chaux-de-Fonds», où il a réalisé quantité d’enregistrements pour la firme Philips dans les années 1970 et 80.

Le 4e Concerto réclame à la fois légèreté (spirituelle) et puissance. Louis Lortie, dont les enregistrements ne donnent pas toujours la mesure de son engagement sur scène, s’y est montré très investi. Les premiers accords (le piano jouant seul) sonnent à la fois pleins et suspendus, avant que l’orchestre ne prenne le relais. Hannu Lintu insuffle un climat pastoral au premier mouvement, cordes aérées, bois chantants. Puis le soliste reprend dans un dialogue permanent avec l’orchestre. Il y a une chaleur, une élasticité, une hypersensibilité également dans cette interprétation tour à tour lyrique et emportée. Le pianiste n’hésite pas à marquer les appuis dans la main gauche (ces octaves très charpentées, à la limite de la violence!) tout en développant des trilles irisés dans le registre aigu.

On regrette que le piano sonne un peu fort au début du deuxième mouvement, pas assez ténu face à l’orchestre. Mais voilà que Louis Lortie libère des traits diaphanes dans l’aigu, le grand trille au milieu de cet «Andante con moto» revêtant une dimension épique. Puis vient le «Rondo», animé avec beaucoup de verve beethovénienne. Louis Lortie s’autorise quelques libertés (rubato) dans la cadence avant la coda frémissante. Le pianiste québécois a été très applaudi.

Chef à la battue énergique et imaginative, Hannu Lintu a su conférer sa vitalité aux Créatures de Prométhée jouées en deuxième partie. Les numéros tirés de cette musique de ballet (une sélection) ne manquent pas de charme, quand bien même on a connu Beethoven plus inspiré. Certains morceaux confiés à des instruments solistes ressemblent à des arias d’opéra italien. La harpe et le cor de basset apportent une couleur originale à l’oeuvre. Et voici la flûte qui déroule une cantilène bucolique sur des pizzicati aux cordes, suivie par d’autres bois. Le solo de violoncelle (Joël Marosi), puis le dialogue entre le cor de basset (Curzio Petraglio) et le hautbois (Beat Anderwert) sont remarquablement servis par les musiciens de l’OCL. Le finale est mené avec entrain, sur une très jolie mélodie qui n’est autre que le thème des Variations Eroica pour piano et du mouvement final de la Symphonie «Héroïque». Une interprétation enjouée, même si c’est le 4e Concerto de Beethoven qui fut le temps fort de ce concert.