Rencontre

Louis de Saussure, l’amour au bout de la langue

Professeur de linguistique à l’Université de Neuchâtel, ce fils de bonne famille genevoise se dévoile dans «Apprends-moi à danser», livre écrit dans les larmes, dit-il, hommage vibrant à des parents merveilleux

Ce livre-là, Louis de Saussure l’a écrit dans les larmes. Ce professeur de linguistique, entomologiste de la langue admiré de ses étudiants, a couvert de mots une blessure qu’il ne voyait pas se refermer, la mort de sa mère en 2014, trois ans après celle de son père à 101 ans.

Haut perché dans un bâtiment de la Genève patricienne, calé dans un fauteuil de pacha flegmatique, il vous confesse ça, l’autre matin: l’amour d’Antoine et de Valérie, ses parents; leurs élans d’insatiables; la sainte alliance d’un homme tourmenté sous sa cuirasse de grand bourgeois et d’une flamboyante aux yeux de cristal, sortie d’une nouvelle enneigée de Vladimir Nabokov; le bonheur enfin de leur trio, quand l’enfance se donnait encore des airs d’éternité.

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Un tel amour ne saurait devenir lettre morte, dit cet expert de la nuance qui professe à l’Université de Neuchâtel. C’est un jeune homme de 50 ans qui parle, regard et voix ouatés dans l’appartement familial où dort encore l’une de ses filles. Cet automne, il a publié Apprends-moi à danser (Editions de l’Aire), titre qui est un clin d’œil à Zorba le Grec et à l’écrivain Nikos Kazantzakis, le héraut de cette Grèce qui est peut-être la vraie patrie de Louis de Saussure.

Apprends-moi à danser est le récit d’une invention de soi, précieux pour cela, portrait intime où règnent les figures d’Antoine et de Valérie en leur royaume du 12 rue des Granges, cette voie pavée où s’agglutinent les bonnes familles protestantes. Pas d’Œdipe dans les pattes ici, de meurtre de Laïos, de «Famille, je vous hais!» Mais des lauriers en tombereau pour que leur histoire fleurisse encore. 

L’architecte et la princesse

Qui étaient-ils? Antoine, l’architecte, a restauré des édifices qui marquent Genève, l’Hôtel de Ville en particulier. Il s’est rêvé, de chalets dans l’Oberland bernois en palais toscans, toujours en quête de beauté, jamais tout à fait remis de la mort de son frère à la guerre.

Valérie, elle, est la fille d’un couple russe, d’un prince Obolensky et d’une grande bourgeoise. Elle est la chance de son père, écrit Louis de Saussure. Antoine a connu un premier mariage, il a deux enfants, vingt-trois ans de plus que cette princesse qui le ravit au cœur des années 1960. A travers elle, il s’initie aux tendresses d’une smala en exil, à ses nuits de Pâques où la paskha, cette montagne de douceur, fédère les âmes autant que le métropolite et sa tiare or, à ses débordements si loin de son éducation française.

Austère, Antoine de Saussure? Droit, mais sur le fil de la dissidence. Dans son fauteuil, guetté par un chat, Louis se souvient du grand chambardement de l’atelier de l’architecte, de ses dessinateurs et de ses commis survoltés, de cette baie ouverte sur la falaise de la vieille ville, baie qui était comme la proue d’un vaisseau toujours sur le point de basculer dans le vide pour s’échouer au pied du Grand Théâtre. Le matin où Antoine, ce commandeur aux tempes blanches et au pied leste, s’est éteint, Louis a bien cru que la rue des Granges tout entière passait à la trappe, aspirée par les bas-fonds de la ville.

Les Mohicans de la rue des Granges

On essaie d’imaginer la vie de Louis à 15 ans, ses vagues à l’âme au piano. Il vous devance. «J’aimais la musique classique, Apollinaire et Paul Verlaine, j’écrivais des poèmes, j’étais un peu décalé par rapport à mes camarades.» Il ne s’en échappe pas moins en catimini du 12, rue des Granges pour goûter à l’hydromel du quartier, avec Augustin, son camarade de toujours. Son père voudrait qu’il soit avocat ou notaire, histoire qu’il ne finisse pas «bon à rien». Louis s’exécute. On le croise un jour à l’Université de Genève. Il a 21 ans, il vient de virer sa cuti: exit, la robe et le prétoire; il épouse les lettres, littérature française et russe.

Louis de Saussure est un classique, mais culotté. Il est animé d’une mystique sans Dieu – il a appris à danser sans, souffle-t-il. Il suit des cours de linguistique russe avec deux sommités, Georges de Preux et Andreï Zalizniak, qui d’un vestige d’une langue fait un prodige. C’est avec ce dernier qu’il déchiffre des évangiles du XIIIe siècle sur des écorces de bouleau. Une révélation. Il sera linguiste, comme son aïeul Ferdinand de Saussure, Genevois célébré comme le père de la discipline.

Ha, ha, ha, ricanent alors les malins. «Parce qu’il s’appelle de Saussure, il se croit appelé.» «Oui, il y a eu des piques, mais elles ne m’ont pas trop affecté. Je venais d’une famille qui avait touché à beaucoup de domaines, de la botanique à l’alpinisme. Je n’étais pas impressionné par l’université.»

Fusion primordiale

«Vous avez donc délaissé le droit pour choisir la voie russe, la langue de la mère», tranche-t-on, mine pénétrée soudain comme Sigmund Freud. «Je lui dois tout, le don de la joie en particulier», confirme-t-il. Car il ne faut pas se fier à la placidité de Louis de Saussure. Cet héritier éperdu, qui affirme avoir écrit ce livre pour ses trois enfants, poursuit un rêve de tendresse, de fusion primordiale, de chair et d’âme mêlés, d’extase à l’aube quand le caroubier festoie dans le vent. L’universitaire a trouvé son île à Naxos, une maison qui est un belvédère où il a emmené sa mère au crépuscule de ses jours.

Apprends-moi à danser est le feu de joie d’un pudique. «C’est un livre non sur moi, mais sur mes parents en moi.» Il n’est pas fortuit qu’il l’achève sur le tableau d’une Pâques orthodoxe, cette fête de la résurrection. L’encens, la paskha, l’ambroisie dans le calice: le goût de l’enfance est le luxe de Louis.

A la mort de Valérie, il a cru qu’il n’y arriverait jamais. L’appartement encensé et son bric-à-brac de cartes, de bal perdu, de lettres cachées lui tombaient dessus. Il a tout vidé. Et tout réordonné dans un livre qui zigzague vers l’Orient. Par-delà les larmes, le cap d’un fils.


Apprends-moi à danser, Editions de l’Aire, 158 p.

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