Avec le goût de la modération qui nous caractérise, on dira simplement ceci: Louise Brooks est la plus belle actrice de cinéma qui soit. Durant une carrière météoritique, surtout composée de films muets de qualité inégale, Louise Brooks (1906-1985) a imposé une beauté inoubliable, qu'un coffret de 3 DVD publié par Carlotta Films fixe en numérique. Retour sur la vie d'une sulfureuse rebelle à qui personne n'a fait de cadeau, sinon le réalisateur Georg W. Pabst qui l'a sanctifiée avec Loulou.

Née dans une petite ville du Kansas, Louise avait de qui tenir: sa mère est une militante acharnée de la condition féminine qui, parmi ses quatre enfants, repère très vite le goût de Louise pour la danse. Elle se produit dès l'âge de 4 ans pour des fêtes de charité, mais cette enfance n'est pas si parfaite: à 9 ans, elle est abusée par un voisin.

Louise Brooks va vite, à l'image de ces années d'après-guerre. A 15 ans, elle gagne New York et se fait embaucher par la Compagnie Dennishawn, qui compte Martha Graham parmi ses danseuses. Un début fulgurant, mais, déjà, la vie de Louise l'emporte: de cette institution exigeant une attitude exemplaire – pas d'alcool, pas de sortie avec un homme sans chaperon – elle se fait limoger pour «conduite condescendante». Elle incarne désormais la «flapper girl», la fille délurée. Elle trouve vite sa place dans des spectacles de cabaret à grand succès puis c'est la tentation du cinéma. Elle tourne dans un premier film en 1925, s'illustre surtout en 1928 avec Une Fille dans chaque port, de Howard Hawks, qu'applaudit Blaise Cendrars et qui souffle l'idée de sa Loulou à Pabst, alors en discussion avec Marlene Dietrich. Louise se brouille avec Paramount et s'empresse de quitter ce Hollywood qu'elle déteste. «A Hollywood, j'étais une jolie poupée. A Berlin, je devins une actrice», dira-t-elle avec son goût pour l'autocritique, ironisant sur son «ignorance universelle»: «J'étais une blonde aux cheveux noirs.» Voire: sur le tournage, elle lit Schopenhauer en anglais mais elle comprend peu les scénarios de Pabst, ne prenant pas la peine de parcourir leurs traductions.

Elle tourne donc Loulou, puis Le Journal d'une fille perdue. Berlin, capitale du sexe interlope dans une Allemagne courant à sa perte, la fascine au grand dam de Pabst, celui-ci lui prédit «une fin digne de Loulou». Loulou, poule de luxe qui détruit un mariage, s'enfuit avec le fils de son amant pour finir dans les bas-fonds de Londres, fille immorale voire amorale, ange blessé et prédatrice, mère et garce à la fois: personne d'autre n'aurait pu jouer le rôle ainsi. En 1957, le fondateur de la Cinémathèque française, Henri Langlois, s'enflammera: «Il n'y a pas de Garbo! Il n'y a pas de Dietrich! Il n'y a que Louise Brooks!»

Louise joue ensuite dans Prix de beauté, production française inspirée par René Clair. Le retour à Hollywood est difficile, à nouveau. Les studios veulent compenser le passage au parlant en renégociant à la baisse les contrats des acteurs. La méchante légende des comédiennes inaptes au sonore est fabriquée par les gestionnaires, et Louise Brooks en est une victime injustement frappée – elle avait une jolie voix. Elle refuse les nouvelles offres, s'enrôle dans un night club de Chicago. En 1938, elle tourne son dernier film, Overland Stage Raiders, qui lance John Wayne. Elle revient un temps dans sa ville natale et donne des cours de danse, mais sa façon d'insulter ses élèves les fait fuir, puis vit en recluse à New York, fait l'escort girl et le pilier de bar. Sa redécouverte à la fin des années 50 lui amène quelques vrais amis comme le directeur de la Cinémathèque de Rochester, où elle s'installe. Elle s'essaie à la peinture, proclame à des proches que «la masturbation est une forme suprême de l'art», lit beaucoup, publie de nombreux articles, écrit des mémoires qu'elle brûlera.

«C'est la seule actrice qui appartienne à toutes les époques», lance l'historien Jean Douchet dans l'un des nombreux bonus de l'Edition Carlotta. Louise fascine la Nouvelle Vague, inspire de nombreux dessinateurs dont Crepax pour sa Valentina, et la «coupe Louise Brooks», son logo, traverse les âges, jusqu'à Pulp Fiction et Amélie Poulain. Coiffeur d'Audrey Tautou, John Nollet explique: «Brooks avait cette coupe – qui allie confort et sophistication extrême – avant d'être connue: sa personnalité s'est imposée.» Pour le styliste Jean-Paul Gauthier, «on peut reprendre une image de Louise Brooks tous les dix ans, elle restera toujours moderne tant son style est personnel.»

Au-delà de sa beauté et de la notion éculée d'icône, c'est bien cette personnalisation totale qui rend Louise Brooks fascinante. Même le chef-d'œuvre Loulou est vampirisé par sa comédienne, et le sage Pabst y cède peu à peu. Le jeu de Louise, sa voracité parfois sauvage, ses regards d'une intensité inouïe, sa vivacité, ses sourires folâtres, son magnétisme érotique, tout en elle concourt à faire du spectateur un fétichiste transi. Prix de beauté le confirme: le film est assez mauvais et souffre d'un doublage catastrophique, mais Louise fascine à chaque plan, au point qu'on voudrait supprimer tout le reste et remonter ses seules scènes, en boucle. Professeure à l'Université de Marne-La-Vallée, Carole Aurouet analyse: «Louise Brooks a oxygéné la vie. Elle est l'incarnation parfaite de la photogénie. Dès qu'elle surgit, l'art, la fiction et l'artifice disparaissent.»

Celle qui s'est toujours dite «égarée» écrivait à Crepax en 1976: «Ma vie ne fut rien.» Elle avait tort, cette fois, et l'éblouissement qu'elle provoque, maintenant scellé sur DVD, l'assure de notre perpétuelle adoration.

Coffret Louise Brooks. 3 DVD zone 2 (Europe): Loulou, Le Journal… et Prix de beauté. Carlotta Films. A lire: «Louise Brooks, portrait d'une anti-star», collectif dirigé par Roland Jaccard, Ramsay. La Louise Brooks Society en ligne: http://www.pandorasbox.com