Mais qu’est-ce qui a bien pu leur passer par la tête? Difficile d’échapper à ce genre de réaction, le 19 novembre dernier, en lisant que la date avait été solennellement instituée par l’ONU «Journée mondiale des toilettes».

Et puis, devant les enjeux, on se rassure: rien de plus sérieux finalement. Santé publique, PIB, et un coup d’œil unique sur le comportement humain. Les bonnes raisons ne manquent pas. Mais il aura fallu un long cheminement pour que le sujet s’impose. Un exemple entre tous, particulièrement révélateur. Les toilettes, publiques ou non, ne sont pas un des lieux les plus fréquentés par la littérature (qui ne saurait pas très bien qu’y faire). Quelle histoire inventer pour un décor aussi improbable?

Quelques bons mots glanés par Proust dans les salons parisiens de l’entre-deux siècles, des images entre poésie et provocation chez Genet. Et d’autres sans doute, ailleurs, mais combien? Cet achoppement, cette quasi-absence, ont évidemment un sens. N’est-ce pas que la littérature y trouve ses limites, culturelles et imaginaires? Ne peut-on lire, à travers cette relation impossible, les aléas de son rapport au réel?

On ne sera pas surpris que ce soit Céline qui s’y attarde le plus. Son voyage au bout de la nuit passe par les toilettes publiques, celles de la New York moderniste des années vingt. Errant sur le trottoir, le regard de Bardamu est attiré par un trou énigmatique où le personnage de Céline a vite fait de s’engouffrer, saisi par la curiosité. Sa plongée souterraine équivaut à une traversée des apparences.

Elle conduit dans un univers parallèle, où n’a plus cours l’attitude contrôlée et individualiste qui est de règle en surface. Le vernis de la civilisation s’effrite. Les pudeurs tombent, les passants affairés se muent en camarades de troupe ou d’équipe sportive, grossiers et nonchalants. C’est le lieu d’une drôle de solidarité, complicité forcément vulgaire de qui sait partager la même précarité triviale. Mais aussi d’un cynisme pressé qui subordonne tout à l’accomplissement de la tâche qui fait qu’on est là.

Qu’est-ce qui tient en face de ça? Symboliquement empilés à l’entrée, les journaux et leurs échos infinis sont promis à un destin encore plus éphémère que d’ordinaire. Sans mot dire, sans rien faire, Bardamu sort d’un lieu où il semble ne pas avoir sa place. Comme si Céline avait choisi ce trou au milieu du trottoir de New York pour dire cette réalité à laquelle son roman aspire, la plus crue possible, mais sur laquelle il finit par buter, immanquablement: il ne peut que la regarder du dehors. Sa présence n’en est peut-être que plus forte.

Quatre-vingts ans après Voyage au bout de la nuit, le monde s’est éclairé. Les toilettes publiques sont remontées au grand jour, puisqu’elles trônent désormais dans les discours officiels. Que serait-il resté à Céline?

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Louis-Ferdinand Céline

«Voyage au bout de la nuit»

«Et puis bien débraillés, rotant et pire, gesticulant comme au préau des fous, ils s’installaient dans la caverne fécale. Les nouveaux arrivants devaient répondre à mille plaisanteries dégueulasses pendant qu’ils descendaient les gradins de la rue; mais ils paraissaient tous enchantés quand même. Autant là-haut sur le trottoir ils se tenaient bien les hommes et strictement, tristement même, autant la perspective d’avoir à se vider les tripes en compagnie tumultueuse paraissait les libérer et les réjouir intimement»