Portrait

Louiza, trait féminin

Louiza n’a pas mis long à se faire un prénom avec ses dessins élégants et drôles.Artiste talentueuse, la fille de Mix & Remix est aussi une militante cool du féminisme

Louiza n’a pas mis long à se faire un prénom avec ses dessins élégants et drôles

Artiste talentueuse, la fille de Mix & Remix est une militante cool du féminisme

Elle a de la chance. Elle aurait pu avoir l’œil glauque, le pif en aubergine et la margoulette en siphon de lavabo dont son père affuble ses personnages. Mais Louiza a le nez mutin, souligné d’un piercing discret, les traits fins, l’œil vif. De gabarit brindille, elle regorge d’une force intérieure que le doute, cette malédiction des vrais artistes, met à l’épreuve, sans étouffer la flamme.

Née Louisa Becquelin il y a 27 ans, la dessinatrice trace vaillamment sa route. Elle a déjà réussi à imposer son style, ce cerne plein qui a la netteté de la ligne claire et la fluidité de l’Art nouveau, auquel elle emprunte l’art de l’entrelacs.

Elle a pour clients des organes de presse (L’Illustré, L’Hebdo), des institutions (la Fédération romande des consommateurs, la Loterie romande…). Elle illustre des livres et tient son blog (blog.louiza.ch).

Elle rencontre de moins en moins ces mufles qui lui demandent de copier l’illustration d’un autre ou de faire «un truc très girly. C’est assez humiliant.» Elle entend moins aussi les sous-entendus selon lesquels elle aurait été pistonnée. Ces mesquineries lui donnaient un sentiment d’imposture. Sortant la tête haute de l’ombre du père, elle dit justement: «Fuck! J’ai quand même fait autre chose que naître.»

Depuis sa plus tendre enfance, Louiza a dessiné. «Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant j’allais faire de l’illustration. Cela coulait de source. Les gens qui disent «j’ai commencé à dessiner il y a deux ans» m’étonnent.» Elle a été «biberonnée à Cartoon Network et au manga», marquée par Crumb; elle a lu toutes les bandes dessinées qui traînaient à la maison.

A l’heure où d’autres gosses posent le crayon pour s’adonner à des activités sérieuses, Louiza a continué de taquiner le petit mickey, stimulée par l’exemple parental. «Elle a toujours beaucoup dessiné, se souvient son père, Philippe, plus connu sous le nom de Mix & Remix. Quand on mangeait au restaurant, elle remplissait des sets de table entiers. Elle était très habile de ses mains. Bien avant qu’il ne soit une superstar, elle s’était fabriqué un Pikachu en feutrine. Elle jouait beaucoup avec des figurines qu’elle avait plastifiées». Le caricaturiste est encore épaté par une série de dessins d’après nature exécutés par sa fille dans la galerie de zoologie pour son examen d’entrée à l’Eracom.

Si ses parents ne lui ont jamais mis de frein («Même si j’avais voulu être rock star, ils m’auraient laissé faire»), ils ont toutefois exigé qu’elle fasse un CFC. Elle a donc suivi une formation de graphiste à l’Ecole romande d’arts et de communication de Lausanne.

Et puis, Paris me voici! Louiza passe trois ans dans la capitale française avec son copain, le dessinateur Aseyn. Elle arrive là-bas sans connaître personne et se retrouve dans un milieu de professionnels de la bande dessinée très compétitifs entre eux. «C’est un métier étrange. Ils gribouillaient tous non-stop. Ils avaient vraiment le dessin dans le sang. Même dans le métro, une amie sortait son calepin pour portraiturer les passagers.»

Etrangère à ces crayonnages compulsifs, Louiza, «un peu autiste», déteste dessiner en public. «C’est une activité solitaire, avec de la musique sous le casque. Même si quelqu’un se trouve dans la pièce, ça me bloque.»

Aujourd’hui, Louiza est revenue sur les bords du Léman. Elle vit à Vevey avec son copain, Jules, étudiant à la HEG. Elle collabore au Dévaloir, fanzine illustré lausannois, quadrimestriel et gratuit. Elle s’éclate avec une bande d’étudiants de la HEAD, se gave de culture, «on en profite à fond, tout le temps. On fait les pique-assiette dans les vernissages», rigole-t-elle.

La rock’n’roll attitude se double d’une inquiétude par rapport à la société contemporaine qui se traduit par des engagements fermes et cool. Louiza prend ses distances avec la viande, les œufs, les laitages, et dessine pour Veggie Romandie.ch. Sans dogmatisme pour autant: elle ne va pas faire une scène si un hôte lui sert une escalope. Quant aux chaussures en cuir que sa mère lui a offertes, elles grincent parfois bizarrement dans les réunions vegan.

Le féminisme est l’autre cause qui lui tient à cœur. Parfois, observe-t-elle, «nos meilleurs amis laissent échapper un propos sexiste ou homophobe». Et puis des remarques du genre «Ta copine est féministe? Ça doit pas rigoler…» l’agacent. Alors en avril, elle a créé la plateforme Oui, féministes (oui-feministes.tumblr.com).

A travers les contributions de personnalités comme Rebecca Ruiz, conseillère nationale, la linguiste Stéphanie Pahud, l’écrivain Antoine Jaquier ou Viviane et Stéphane Morey, têtes pensantes de la Fête du Slip, le blog atteste de la pluralité du féminisme et prouve que «nous sommes nombreuses et nombreux, tous genres et tous sexes confondus, à ne plus vouloir subir les préjugés et stéréotypes actuels».

Le rendez-vous est fréquenté, les retours nombreux. S’il est «cool de faire réfléchir les gens», Louiza précise: «Je ne délivre pas de message. Je ne suis pas sûre d’être une artiste. Je dessine juste des bonshommes qui dialoguent.»

La dessinatrice a illustré Fashion mais pas victime, de Mélanie Blanc. La responsable de la rubrique Lifestyle de L’Illustré parle d’une «collaboration parfaite. Louiza est une jeune femme bien de son époque, qui sait pratiquer le second degré sur elle-même. Son trait, moderne, efficace, drôle, me parle. Il est direct, pas besoin de se prendre la tête. Comme la thématique du livre est féminine, je ne voulais pas que les hommes se sentent exclus. Son dessin n’a pas de genre, il est mixte.»

As-tu un rôle modèle (réel ou fictif)? A cette question, rituellement posée aux intervenants de Oui, féministes, Louiza répond que, adorant les séries télé, son modèle est «les deux nanas de Broad City, qui traînent à New York. Très nature et extraverties, elles sont vraiment ce qu’elles veulent être. Mon modèle, ce sont les gens qui s’assument à fond, qui vivent leurs trucs jusqu’au bout, qui font ce qu’ils veulent et disent je m’en fous.»

Elle concède que le doute peut être bénéfique, sinon on risque «de devenir abject. J’aimerais juste douter un petit peu moins. Juste être bien dans mes baskets».

«Je ne délivre pas de message. Je ne suispas sûre d’être une artiste. Je dessine justedes bonshommes qui dialoguent»

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