Scènes

Au Loup, des malfrats swinguent sur les seventies

Plus malin qu’effréné, le nouveau spectacle du Loup emmène le public genevois dans le New York des petites frappes

Jimmy the Kid est un spectacle malin, facétieux et plein d’amour pour Donald Westlake, cet auteur américain qui, comme Queneau, raconte les décalés du quotidien. Mais cette nouvelle création du Théâtre du Loup, à Genève, est aussi un spectacle assis. Dans les voitures, les sofas, la planque en rase campagne et les cabinets de l’avocat ou du psy. Du coup, le rythme de cet enlèvement, prévu comme endiablé, est plutôt lent. C’est grave? Disons que ça freine un peu la frénésie voulue par ce polar à l’envers où la victime, un gamin, tire les ficelles de l’histoire. Mais ça va aussi avec la cool attitude des seventies dans laquelle s’inscrit ce récit. Et les comédiens sont si parfaits qu’on savoure cette sweet melody.

Eric Jeanmonod. Son amour pour les auteurs canailles, sa passion pour les antihéros. Ici, avec John Archibald Dortmunder, le cofondateur du Loup est plus que servi. Dès la première séquence, un cambriolage, le pied nickelé incarné par Fred Landenberg se trompe d’étage. Son éternel second, Andy Kelp (David Gobet, stylé), a beau lui signaler l’impair, le malfrat flagorneur s’acharne sur la fausse porte et réveille tout le quartier. On sent bien que ces deux-là ne sont pas partis pour briller. De fait, leur prochain coup, l’enlèvement d’un gosse de riche selon un plan défini dans un roman, va aligner les couacs. Avec obstination. Ce n’est pas le genre de Westlake de ménager un suspens. Son dada, c’est plutôt imaginer comment mieux se payer la tête de ses losers brevetés. Là, il excelle. Surtout qu’il adjoint au duo un troisième larron, Stan le fan des vans, qui, dans le kidnapping, se trompe sur les dimensions du camion…

Des bolides pépères

Les roulants, justement. Ils sont centraux dans cette histoire new-yorkaise de 1974. Tout alors, dans la cité des larges avenues et des quartiers encombrés, tournait déjà autour de la voiture. Taxis, bagnole de flic, Cadillac de luxe ou voiture de médecin, Westlake reprend ce refrain et accroche son récit à la gamme variée de ces engins. Des véhicules que les voyous volent d’ailleurs comme des petits pains… Le défi, dès lors, pour Eric Jeanmonod, qui signe la scénographie en plus de l’adaptation et la mise en scène? Trouver comment traduire ces bolides sans alourdir le récit. Il imagine une plateforme sur roulettes avec sièges et volant, mais sans carlingue. Ladite embarcation est poussée par les narrateurs et vogue le navire de l’illusion. On est bluffé la première fois, amusé par le côté bricolé de cette simulation. L’ennui, c’est que la locomotion à pas d’homme revient beaucoup et tous ces corps assis qui vont à deux à l’heure finissent par peser sur l’action.

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Ce qui n’est pas le cas d’une autre idée de décor, nettement plus funky. Puisque le récit de Westlake multiplie les lieux – 15 au total –, Eric Jeanmonod propose une vaste façade partagée en plusieurs espaces parfaitement meublés, comme dans une maison de poupée, et sur lesquels les protagonistes ouvrent et ferment des rideaux. On est tantôt chez May, la petite copine de Dortmunder, tantôt dans le grill café du coin, tantôt dans le bureau du père de Jimmy ou celui du psy, et plus tard encore, dans la planque sur deux étages du New Jersey. Associée à des projections qui livrent d’immenses vues vintage de New York, cette idée de rideaux permet de swinguer d’une séquence à l’autre en toute fluidité.

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Mais le plaisir suprême de cet enlèvement catastrophe, c’est la patte des comédiens. Eux roulent comme sur du velours sur ce texte plein de clins d’œil aux films de genre – polar, espionnage, film noir, même Woody Allen, avec le psy dépassé. Tantôt ils racontent et, dans cet exercice, Thierry Jorand, François Nadin et Lola Riccaboni installent la distance idéale avec le public. Tantôt ils jouent et, David Gobet et Baptiste Coustenoble en tête, chacun incarne le petit truand ou l’agent du FBI de manière parfaite. Idem pour Jimmy, le gosse malin, incarné tantôt par Emil Zurn ou Roméo Nadin. On savoure ce jeu qui s’amuse lui-même de la caricature qu’il propose. Quand l’illusion est ainsi partagée, le théâtre est une fête.


Jimmy the Kid, jusqu’au 5 juin, Théâtre du Loup.

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