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Le Loup fait sa révolution fécale

Adrien Barazzone, coresponsable du théâtre genevois, visite les intestins dans sa dernière création. Remuant

Alors que Joël Pommerat vient de livrer une crépitante révolution théâtrale au BFM avec Ça ira, reconstitution contemporaine de 1789, au Loup, Adrien Barazzone fait plutôt dans la révolution fécale ou grand chambardement du dedans. C’est que cet angoissé est sidéré d’avoir découvert que nos intestins abritent des milliards de bactéries baptisées microbiote. Et que ce microbiote joue un rôle important dans nos décisions a priori réfléchies. Alors il trousse Les Luttes intestines, un spectacle insolent où tout est dit et montré, façon causerie explosée. C’est drôle, pertinent dans son impertinence et complètement désossé théâtralement – la tempête de la première partie est suivie d’un long flottement, dans la seconde. Bref, ce travail a un vrai mérite: être aussi décomplexé que le sujet abordé.

Car, bien sûr, il y a eu, en 2015, le fameux best-seller de Giulia Enders, Le Charme discret de l’intestin, qui rendait à nos entrailles le rôle qui leur appartient. Beaucoup l’ont lu et ont vibré à cette vaste visite des viscères. Mais parler pipi-caca toute une soirée avec illustration visuelle à peine métaphorique à la clé, le défi reste quand même osé. Adrien Barazzone est comme ça. Il aime, dit-il, la rigueur et la précision, mais pas la clarté. Et encore moins les tabous. «Je ne m’empêche jamais de voir le monde comme un méandre: labyrinthe où l’on découvre, à mesure qu’on le parcourt, un nombre infini d’autres chemins que l’on ne peut ignorer.» Autrement dit, un immense intestin avec ses tours et ses détours, ses diverticules et autres polypes dont il faut se méfier. Ou pas. Adrien Barazzone n’est pas dans le genre timoré.

Transplantation fécale par le nez

Du coup, il a cette idée, à la fois géniale et rebutante, de transporter la transplantation fécale – un acte qui se déroule pour de bon dans le domaine médical – sur le terrain artistique. Tenez-vous bien. Une performeuse ingère par le nez des selles anonymes réduites en velouté. Si, si. On ne voit pas tout – la comédienne arbore juste une sonde nasale en guise d’indice – mais on imagine volontiers le transit et ses effluves fatals. L’exploit impressionne aussi les convives de la table ronde qui se tient suite à la performance et constitue la première partie des Luttes intestines. Autour d’un trampoline et sous un boyau futuriste se retrouvent une gastroentérologue gris souris (Marion Duval), un microbiologiste allumé (David Gobet), une médiatrice déchaînée (Mélanie Foulon), un psychiatre traumatisé (Marius Schaffter) et la performeuse (Safi Martin Yé) visiblement shootée par son potage. Tous les comédiens sont excellents et c’est heureux, car la discussion est survoltée.

L’air de rien, on apprend beaucoup sur le microbiote et ses pouvoirs cachés. On apprend par exemple que les lésions qui provoquent les maladies neurodégénératives comme le parkinson peuvent débuter dans les intestins. On apprend aussi que les bactéries vieilles de quatre milliards d’années, contre quatre millions pour l’homme, ne sont pas toutes toxiques, contrairement à l’image véhiculée. On apprend encore qu’on a trouvé de la sérotonine, ce neurotransmetteur de la joie, sur les parois intestinales, sérotonine que le nerf vague fait voyager jusqu’à nos méninges et retour. Une association de bienfaiteurs entre ces deux pôles qui n’a pas fini de dévoiler sa profondeur…

Jeux de mots géniaux

Mais les infos avancent brouillées. Car, outre l’intestin, Adrien Barazzone a un autre sujet de fascination. Notre capacité contemporaine à échanger sans creuser. D’où une première partie totalement survoltée qui reflète parfaitement les dialogues de sourds de certains débats TV. On rit beaucoup des jeux de mots génialement ratés de l’animatrice, comme on rit du rendez-vous manqué entre Mademoiselle-je-sniffe-les-selles et la gastroentérologue crispée. Et on rit encore des envolées du psychiatre, bouleversé par la quête d’altérité qu’il perçoit dans la démarche artistique… Les mots voltigent, vont et viennent sur le ring de l’inspiration ou de la pensée, avant que tout se termine en lutte intestine sur trampoline.

Le spectacle pourrait s’arrêter là. Ce serait une farce fulgurante à la Feydeau. Mais le metteur en scène choisit de faire revenir ses comédiens pour un échange informel sur la nourriture. Tout en piqueniquant, ils parlent de cette nouvelle géographie sociale dessinée par le quoi et le comment manger. Ils envisagent aussi les discriminations entraînées par le surpoids… C’est étonnant, ce calme après la tempête. Moins tripal, moins viscéral. Mais pas forcément moins intestinal.


Les Luttes intestines, jusqu’au 14 mai, Théâtre du Loup, Genève.

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