Le loup-garou était un résistant

La Société d’histoire des religions de Genève s’offre un baptême lycanthrope en invitant le chercheur Bruce Lincoln. Balade décoiffante entre Dieu et Diable

Qu’y a-t-il de commun entre le procès d’un loup-garou en Livonie, les chamans androgynes scythes imaginés par le philologue suisse Karl Meuli et les réactions à l’attentat contre Charlie Hebdo? Deux choses. La première, c’est que Bruce Lincoln a écrit là-dessus. La seconde – qui explique la première – c’est qu’on trouve là des terrains pour observer ce que la religion fait et ce qu’elle est. Dans cet ordre. C’est par leurs ancrages matériels dans la société et par leurs effets («Qui gagne quoi – et combien? Qui, à l’inverse, perd?» écrivait le chercheur dans ses célèbres Thèses sur la méthode ) qu’on peut comprendre les religions et leur histoire.

Professeur à l’Université de Chicago, grand rénovateur de l’histoire des religions, habitué à trouver des champs d’observation partout (l’Empire perse de Darius le grand, mais aussi la saga de Harald Belle Chevelure de Norvège, l’initiation des femmes chez les Tukuna d’Amazonie ou les combats de catch aux Etats-Unis), Bruce Lincoln était invité mardi par la Société d’histoire des religions de Genève (SHR, lire ci-dessous), association nouveau-née qui faisait de cette invitation son événement inaugural. Accueilli pour une grande conférence à l’université (visible ici en vidéo), le chercheur choisissait de se pencher sur le loup-garou.

Nous sommes en Livonie, donc, en 1691. La région, «dernier territoire européen converti au christianisme», correspond aux actuelles Estonie, Lettonie et Lituanie. Elle est soumise à la couronne suédoise et dominée par une aristocratie issue de la colonisation allemande. Et elle pullule de loups-garous. C’est ainsi que, en marge d’une affaire de vol, un octogénaire qu’on appelle «le vieux Thiess» (ou «Thiess de Kaltenbrun») en vient à être interrogé sur sa lycanthropie.

Sans se faire prier (ni torturer, car le roi de Suède vient d’interdire cette pratique pour extorquer des confessions), l’accusé admet avoir été loup-garou. Comment? «J’ai bu une boisson enchantée.» Que faisait-il? «Je volais des bêtes, je me régalais de leur viande.» Les réponses «se conforment au discours stéréotypé de l’époque en la matière – sauf sur un point, où Thiess ne répond pas aux attentes des juges: la nature diabolique de sa lycanthropie, qu’il rejette», relève l’historien.

Thiess pousse le bouchon plus loin: «Il explique que, comme les autres loups-garous, il s’oppose au Diable. Il descend chaque année en enfer, oui, mais il le fait en tant que chien de Dieu (lupus Dei). Il accomplit ainsi la volonté divine, en reprenant au Diable une prospérité qui a été volée et apportée là par des sorciers.» Détail intriguant: l’enfer, que Thiess décrit comme «un manoir dont le seigneur passe son temps à festoyer, accumulant ce que les sorciers ont volé pour lui», est situé en un lieu précis, qui se trouve être «quasiment dans le jardin du juge».

Cette histoire avait déjà été racontée par d’autres chercheurs, mettant à profit les actes intégralement conservés de ce procès. Interprétations variées: pour certains, la figure légendaire du loup-garou cacherait des groupes réels de guerriers rituels d’Europe du nord; pour d’autres, tels que Carlo Ginzburg, les virées en enfer de Thiess et de ses congénères traduiraient des voyages extatiques analogues à ceux des chamans d’Asie. «Dans les deux-cas, on explique la lycanthropie livonienne comme une survivance d’un substrat religieux pré-chrétien.»

Mais Bruce Lincoln ne partage pas cette lecture «très spéculative». Il observe, plutôt, les forces en présence: «Comme dans les 17 autres procès en lycanthropie documentés en Livonie, la cour du tribunal est entièrement composée de membres de l’élite allemande. Alors que les suspects et les témoins appartiennent au groupe subordonné des «non Allemands». La différence socio-économique est reconfigurée en termes religieux: les Allemands justifient leur domination par la nécessité de maintenir la vraie foi, face à des gens dont la conversion est dénoncée comme peu fiable.» En acceptant le terme «loup-garou», mais en redéfinissant son sens, Thiess exerce ainsi une forme de résistance religieuse. Celle-ci ne pourra pas grand-chose, in fine, si ce n’est réussir une «insurrection symbolique et discursive».

Plus concrètement? «Le Diable a toute l’apparence d’un noble. Il possède une richesse qui, selon Thiess, a été volée aux paysans. Par son récit, Thiess affirme donc que le mal s’incarne dans les propriétaires terriens allemands. Les loups-garous sont, en revanche, les agents d’une justice réparatrice.»Mais qui donc travestit ainsi la lutte des classes en lycanthropie? Les dominants ou les dominés? Les premiers, probablement: «Le loup-garou se construit sur un souvenir ancien – un stéréotype érudit, emprunté aux auteurs de l’Antiquité.»

L’analyse affirme une méthode, ainsi qu’un positionnement. Méthode, pour commencer: la religion s’étudie à travers son ancrage dans les rapports sociaux et dans un cadre matériel, en tant que discours associé à un «projet de domination ou de résistance». C’est le travail que Bruce Lincoln fait depuis sa thèse, Priests, Warriors, and Cattle (Prêtres, guerriers et bétail), publiée en 1980: une étude comparative – qui décoiffa son monde – entre le terrain indo-européen de l’Iran zoroastrien et celui, africain, des Nuers du Soudan. Une obsession commune pour le bétail apparie les deux systèmes de croyances. La dimension matérielle, évacuée par ses confrères, fait ainsi irruption dans l’étude des religions. Rien de celles-ci ne peut-être compris sans s’intéresser aux relations entre les forces économiques et politiques qui s’y expriment.

Positionnement, ensuite: celui de Bruce Lincoln est à côté «des opprimés, des pauvres, des dominés, des classes populaires». C’est ainsi que le chercheur se mouille, si l’on ose dire, même s’il préfère, en règle générale, «plutôt discuter du présent sous la forme d’un sous-texte dans un discours sur le passé». Tout en refusant que l’histoire des religions soit «une discipline qui cherche à protéger son objet de l’enquête critique» (ce qu’elle est encore, à plusieurs endroits), il affirme ainsi, face à des étudiants réunis pour un séminaire extraordinaire, que le désir de caricaturer Mahomet dans les pays occidentaux débouche sur «une agression, un dénigrement de la dignité d’une communauté appauvrie, marginalisée, exclue» – et que si «se moquer des puissants est un moment de libération, se moquer des faibles est laid, brutal, dégoûtant».

Et les chamans androgynes ou hermaphrodites scythes? Ils sont probablement imaginaires. «Mais cette fiction est devenue iconique pour une communauté qui s’y identifie, voyant là le prototype très ancien de ceux qui résistent aux demandes oppressives de la société dans le domaine sexuel. Ce désir, cet esprit de libération est probablement quelque chose d’éternel

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