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«Les loups de Jack London»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Olivier Beetschen a choisi Jack London

Un jour, au collège de Saussure où j’ai longtemps enseigné, une élève est venue me trouver à la fin d’un cours. J’avais présenté Terre des hommes. Nous avions parlé du stoïcisme chez Saint-Exupéry. Après un crash dans les Andes, son camarade Guillaumet lui avait assuré: «Ce que j’ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait.»

D’une voix étranglée par l’émotion, l’étudiante déclara: «Guillaumet se trompe. Les hommes ne sont pas les seuls à aller au-delà de leurs limites. Les animaux en sont tout aussi capables.» A l’appui de ses dires, elle me tendit un exemplaire de Croc-Blanc, le doigt posé sur un passage: «Tous n’avaient plus que la peau sur les os, mais ils ne faiblissaient pas et couraient sans relâche, leurs muscles durs comme l’acier répétant et répétant sans cesse les mêmes mouvements […].» Je défendis le point de vue de Saint-Exupéry avec une conviction qui s’effilochait à mesure que j’argumentais. Comment mettre en doute la parole de Jack London?


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Les blessures de la pauvreté

Je n’étais pas plus âgé qu’elle lorsque j’avais découvert l’auteur des Temps maudits. Un récit, en particulier, m’avait fasciné. Une tranche de bifteck (1911) raconte le destin d’un vieux boxeur qui joue sa vie dans un combat prévu en 12 rounds. Après avoir encaissé son lot de horions, il surprend son jeune adversaire et l’accule dans les cordes. Mais au moment de porter l’estocade, ses forces lui manquent, et c’est lui qui est mis KO. Auparavant, la misère l’avait privé du steak dont son organisme aurait eu besoin pour mobiliser ses muscles jusqu’à la fin du combat. Voilà comment il faut écrire, avais-je pensé en refermant le livre.
Mon adolescence plaçait la barre très haut.

On sait quelles blessures la pauvreté a infligées à Jack London. A l’âge de 14 ans, il est ouvrier dans une conserverie de saumon. A 15 ans, il se fait pilleur d’huîtres. A 18 ans, il est enfermé dans le pénitencier du comté d’Erié où il connaît les horribles abysses de la déchéance humaine. Son œuvre sera le moyen de sortir du cloaque.

Dans le récit Une tranche de bifteck, le monde de la boxe apparaît comme le miroir d’un système économique qui ne laisse aux humains qu’une alternative: dévorer ou être dévoré. Le héros de Croc-Blanc (1906), le loup-chien, l’annonçait déjà: s’il avait raisonné à la manière des hommes, il aurait eu de la vie l’image d’un immense repas-gigogne, où chacun était à la fois convive et nourriture.

Des êtres parfois salvateurs, parfois dévastateurs

Les loups de Jack London sont implacables. C’est certain. Mais ils symbolisent aussi, et peut-être surtout, l’attirance des êtres libres pour le Grand Nord, pour le wild, pour ces contrées dans lesquelles la morale puritaine se craquelle, laissant jaillir les forces instinctives qui donnent son sel à l’existence.

Ainsi L’appel de la forêt (1903) contient en germe la représentation moderne du loup, ce vagabond, ce réfractaire que les citadins d’aujourd’hui rêvent de voir traverser leur univers rendu fade par le confort, prévisible par la routine.
Puis-je évoquer ceux que j’ai vu débouler dans mon polar? L’oracle des loups est peuplé d’êtres sauvages qui trottinent à la lisière des mondes. S’avance ici un griffon à la taille démesurée, tantôt auxiliaire de police, tantôt braconnier des orages: il attrape la foudre entre ses crocs. Là apparaît une jeune femme qui entretient une étrange familiarité avec les meutes arrivées au Jaunpass.

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Parfois ces êtres sont salvateurs, à l’image de la louve allaitant Remus et Romulus. Parfois ils sont dévastateurs, à l’instar de Fenrir, le loup de l’apocalypse scandinave. D’autres encore, plus prosaïques, suivent avec une tranquille assurance les troupeaux de moutons à travers la Gruyère.

Le loup est entré dans nos foyers

J’ai cherché la raison de leur venue sous ma plume. Peut-être ne sont-ils pas étrangers à mon intérêt pour les religions préchrétiennes. La tradition germanique possède une conception de l’âme très particulière. A l’occasion d’un rêve, d’une transe, d’un rite chamanique, l’âme serait capable de quitter le corps et de prendre une forme animale. Ainsi libérée, elle serait en mesure de gagner l’au-delà et d’en ramener l’âme d’un défunt. Les loups pourraient dès lors être comptés au nombre des messagers naviguant entre le monde des vivants et celui des morts.

Quoi qu’il en soit, le loup est entré dans nos foyers. Il s’invite sur les réseaux sociaux, provoque des débats enflammés, surgit dans les séries TV, consacre le retour des légendes. Il va durablement occuper nos cerveaux.

Peut-on imaginer plus belle escapade pour l’âme de Jack London?


Profil

Olivier Beetschen a étudié la littérature française et allemande à l’Université de Fribourg. Etabli à Genève en 1980, il a dirigé «La Revue de Belles-Lettres» de 1989 à 2009. Il est l’auteur de recueils de poèmes et de romans dont le dernier, «L’oracle des loups», est un roman policier. Il vit à Genève.

1950 Naissance à Lausanne.

1996 «Le sceau des pierres», poèmes (Empreintes).

2007 «A la nuit», roman (L’Age d’Homme);
«Après la comète», poèmes (Empreintes), Prix Edouard Rod.

2016 «La dame rousse», roman (L’Age d’Homme).

2019 «L’oracle des loups», roman (L’Age d’Homme).

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