roman

Dans «L’Ourle», Alain Galan suit la ligne de la forêt, frêle tracé entre la nuit et le jour

Le visage déformé par la maladie, un journaliste retourne vivre dans la maison de son enfance, au cœur du Limousin

Genre: roman
Qui ? Alain Galan
Titre: L’Ourle
Chez qui ? Gallimard, 128 p.

En faisant le choix de retourner vivre dans la maison austère de son enfance, au cœur des landes limousines, le narrateur de L’Ourle, journaliste pour un quotidien local, fuit le regard des citadins. Un cancer a déformé son visage et il ne peut imaginer déambuler dans les rues tel «un journaliste à la triste figure». Il s’éloigne donc et rouvre les volets de La Grave, la demeure familiale qui sent le salpêtre. A quelques pas des bois, il s’attelle à des travaux d’écriture fastidieux: chargé par un éditeur de «livres du terroir» de réécrire des pages et des pages maladroites, il laisse s’entasser les copies, l’esprit happé par le dehors.

Commence alors, dans une déambulation libre et calme, une exploration des confins, là où les frontières s’estompent. L’ourle, ce si beau mot, désigne bien le bord, la lisière de la forêt. Mais «à personne parmi nous l’idée ne serait venue de dire «l’eurée du bois», «l’orle de la forest». L’ourle, c’était autre chose. Bien plus que le bord du champ, que l’ourlet du talus planté d’épines, marsaults, puynes et genêts, comme on le disait autrefois des morts-bois. C’était la sauvagerie, la vieille méfiance des bêtes et des hommes.»

Un jeu de correspondances monte alors de la forêt. A la dégradation physique du narrateur correspond «l’effroyable débâcle» où a sombré la région désertée. Les vents ont rudoyé les arbres plusieurs fois centenaires et ceux qui n’ont pas vacillé sont perdus, rongés par les maladies.

Le travail des scolytes, ces insectes xylophages, retient particulièrement l’attention du narrateur. Scribes à mandibules, ils gravent de traces mystérieuses le liber des arbres. En silence, ils dénudent les troncs gisant sur le sol et découvrent de longs récits incompréhensibles. Et si, aussi fou que cela puisse paraître, et si ces glyphes avaient un sens?

Le récit s’avance encore dans le clair-obscur. Les frontières se brouillent entre humains, animaux et végétaux. Des êtres étranges – mélanges d’arbres, d’animaux et d’humains – surgissent, un à un, au fil des mois, devant les villageois effrayés. A l’insu de tous, quelqu’un (un fou, un magicien, un malade?) dessine sur l’écorce des arbres, usant des plis de l’écorce, de la forme du tronc, des visages et des silhouettes: la femme aux bois de cerf, l’homme-loup, le cheval égaré, la jeune fille au col Claudine, autant de personnages qui semblent sortir des contes et légendes de l’endroit. Que racontent-ils, qu’expriment-ils que personne d’autre ne peut dire?

A la manière des cercles concentriques des arbres qui permettent de remonter le cours du temps, le roman fait remonter à la surface les couches historiques antérieures. Elles se croisent, se mêlent au présent. Rivières, forêt, lopins de terre, conservent les traces des histoires anciennes. Et la vieille dame qui parle toute seule évoque des hommes et des femmes des siècles passés comme si elle les avait croisés la veille. La terre est un livre ouvert où les appellations, les noms de lieux, les langues oubliées sont autant de traces, de cernes, d’écorces.

La façon dont Alain Galan mêle la promenade intérieure de son personnage et le mystère qui s’empare du village autour des apparitions est particulièrement réussie. La manière dont le mystère est finalement percé aussi, très délicatement, comme sont posés sur l’écorce des arbres ces êtres fantomatiques qui disparaîtront avec les pluies d’automne.

L’ultime frontière avec laquelle joue l’auteur est celle qui flotte entre roman et récit. On se laisse porter de l’un vers l’autre, l’un dans l’autre. Le narrateur s’arrête à un moment donné sur un vers que cite Gaston Bachelard dans La Poétique de l’espace: «Habitants délicats des forêts de nous-mêmes». La promenade s’achève sur un rêve traversé par le dieu Odin et ses deux corbeaux. L’ourle, un si beau mot, vraiment.

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Gaston Bachelard

«La Poétique de l’espace»

«La forêt estun avant-moi,un avant-nous. […]La forêt règne dans l’antécédent. Mes plus anciens souvenirsont cent ans ou un rien de plus. oilà ma forêt ancestrale et toutle reste est littérature»
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