La reconnaissance. C’est le premier sentiment qui vient à l’esprit de Lous and The Yakuza lorsqu’elle revient sur les événements qui ont succédé à la sortie de son premier album. Après sept EP, Gore s’impose à l’artiste belge comme un huitième aboutissement. «Quand on sort un album, on peut raconter une histoire. Gore est la première histoire que je raconte au monde», lance la jeune femme entre deux éclats de rire.

Publié en octobre, l’ensemble de dix titres oscille entre sonorités trap, afrobeat, électro-pop ou encore bounce music. On retrouve derrière ces mélodies efficaces le compositeur espagnol El Guincho, qui a collaboré avec la pop star catalane Rosalia.

Disque de platine en Italie

Dilemme, son premier single, l’avait déjà propulsée sur le devant de la scène. «Streamé» plus de 30 millions de fois sur Spotify, le titre obtient même un disque de platine en Italie. Invitée dans l’incontournable Tonight Show de Jimmy Fallon, la Belge se retrouve aussi dans les pages du Corriere della Serra, de La Repubblica ou en couverture du magazine Elle.

Pas de quoi intimider Lous, dont l’assurance transparaît même à travers un échange téléphonique. A 24 ans, l’artiste dispose déjà de la quiétude nécessaire aux artistes qui perdurent. «Tout ce qui m’arrive est très spécial. Je viens de commencer ma carrière et je ne connais que ça. Mais je suis très reconnaissante d’avoir autant d’exposition et de gens qui veulent m’écouter, c’est super», admet-elle de sa voix est rauque et suave.

De Lubumbashi à Bruxelles

Née Marie-Pierra Kakoma, Lous quitte la guerre de son Congo natal en 2000. Elle est âgée de 4 ans lorsqu’elle rejoint la Belgique avec sa mère et ses frères et sœurs. Lous déménagera au Rwanda en 2005 avant de retrouver Namur en 2011.

Un parcours itinérant qui rend compte de son éclectisme. Les Congolais Koffi Olomide et Papa Wemba mais aussi les grands du classique tels que Mozart, Beethoven et Vivaldi l’influencent dès son plus jeune âge et nourrissent la fibre artistique de cette touche-à-tout. Peinture, dessin, composition, la petite Marie-Pierra écrivait déjà ses propres histoires à l’âge de 7 ans. Mais ses parents, tous deux médecins, imaginaient d’autres ambitions pour leur fille.

Pugnace, Lous luttera pour sa passion, à ses risques et périls. La poursuite d’une carrière dans la musique la conduira vers de sombres chemins de traverse; une période sans domicile fixe, une dépression, du trafic de drogue. Des expériences de vie que l’on retrouve au détour d’un refrain. «Les diables n’ont pas de couleur. Lâches, ils sont venus à plusieurs. Je n’ai pas vu mes agresseurs. Je me souviens juste de leurs odeurs…», chante-t-elle dans Quatre heures du matin.

La témérité que Lous s’est forgée se révèle finalement proportionnelle à la dureté des épreuves qu’elle a dû surmonter.

Marginalité assumée

Latin, néerlandais mais aussi japonais, Lous est de celles qui se passionnent pour les mots et pour les langues. Une fascination qui trouve écho dans le nom d’artiste qu’elle a choisi. «Lous est l’anagramme de soul, qui signifie «âme», car je souhaite rappeler ma spiritualité, en tout temps et en toute heure. Cela me rappelle qu’il y a bien plus que ce que je vois, ce que je ressens, qu’il existe une énergie bien plus forte. The Yakuza, ce sont toutes les personnes qui travaillent avec moi. J’ai choisi ce terme-là pour leur donner du crédit. Au Japon, les yakuzas étaient considérés comme les perdants, les marginaux», raconte-t-elle.

Il faut dire que la marginalité, Lous l’a côtoyée dès son plus jeune âge, mais elle a décidé d’en faire une force. «A l’école, j’ai toujours été intéressée par les gens qui semblaient être des perdants au premier abord mais qui en réalité étaient les gagnants, car ils assumaient leur individualité, se souvient Lous. Je pense à ceux que l’on qualifie de geeks, ceux qui se passionnent pour les mangas. Ils n’étaient pas des moutons et n’avaient pas peur de vibrer pour leur passion. Cela m’a rappelé qui j’étais.»

«Je suis une femme noire et j’ai une voix»

Au lendemain de la sortie de son album, la chanteuse présente le projet Lous Plurielle, un portrait documentaire en cinq épisodes dans lequel elle revient sur son parcours et sur sa personnalité. On retrouve alors Lous and The Yakuza dans son appartement bruxellois lorsqu’elle évoque sa spiritualité, mais aussi à Paris, au Musée national des arts asiatiques Guimet, quand elle expose son attirance pour la culture japonaise.

«Avec ce documentaire, je voulais rendre compte de la pluralité de ma personne et montrer que les femmes noires sont capables de plein de choses», martèle-t-elle. Dans les dernières minutes du troisième épisode, Lous & les femmes noires: corps & âmes, on distingue des images de la jeune Belge prononçant un discours enflammé à Bruxelles. Elle avait coorganisé un juin dernier un rassemblement Black Lives Matter afin de dénoncer le racisme à l’œuvre dans son pays. Elle s’attirera une foudre de commentaires ineptes et absurdes sur les réseaux sociaux.

Mature et magnanime, Lous résiste, tant son engagement pour l’égalité semble inépuisable. «Personne n’a réussi et ne réussira jamais à me faire détester ma couleur de peau. Je la trouve très belle et mon taux de mélanine est plus que correct, certifie-t-elle en riant. A la haine, je préfère répondre par l’art, monter sur scène et chanter de toutes mes tripes pour rappeler au monde que je suis une femme noire et que j’ai une voix.»


Lous and The Yakuza, «Gore» (Columbia).