Bande dessinée

Loustal ouvre une fenêtre dans l’horizon lémanique

Invité d’honneur du Festival de bande dessinée de Lausanne, Loustal présente une exposition,«Chambres avec vue», et signe l’affiche de la manifestation. Une image sensuelle et rêveuse qui concentre en elle tout l’art de ce maître de la couleur et de la suggestion

L e saxophoniste Barney fume une cigarette devant les toits ardoise de Paris. L’écrivain de Mémoires avec dames a posé sa machine à écrire face à la mer. Le gigolo d’ Un Garçon romantique se détourne de sa maîtresse pour regarder l’horizon marin… Elles sont innombrables les fenêtres dans l’œuvre de Loustal. L’exposition que BD-FIL consacre à son invité d’honneur s’intitule justement Chambres avec vue .

Le dessinateur a toujours aimé les «fenêtres qui s’ouvrent sur des horizons, des ailleurs». Elles s’ouvrent aussi sur l’intérieur, sur les chambres d’hôtel aux pourpres défraîchis où s’étreignent les amants, sur l’âme inquiète des perdants magnifiques. Loustal n’écrit pas ses histoires. Il met en scène celles de Philippe Paringaux, Tonino Benacquista ou ­Jerome Charyn. Comme il s’intéresse davantage aux personnages qu’à l’action, «on peut effectivement parler de fenêtres sur l’intérieur. Cela tient à ma formation d’architecte. Le rapport entre le bâti et la nature, l’extérieur et les limites, m’a toujours interpellé.»

Loustal ouvre une fenêtre bleue sur les murs de Suisse romande: l’affiche de BD-FIL (sur la page de gauche). Une invitation au voyage et à la lecture. Un instant d’éternité entre ciel et lac. Une chambre avec vue où se concentre tout l’art délicat de cet incomparable créateur d’atmosphères.

Une jeunesse, dimanche d’août, villa triste… La scène semble sortie de l’œuvre de Modiano. Le tableau paisible et légèrement mélancolique fait travailler l’imagination. «L’atmosphère m’intéresse davantage que l’action. Je suis avant tout illustrateur. J’aime évoquer en une image une idée, un texte et impliquer les lecteurs.»

Pour l’affiche de BD-FIL, la seule contrainte était d’évoquer Lausanne. Loustal s’est souvenu de la vue depuis sa fenêtre de l’Hôtel de la Paix, lors de ses précédents séjours. Le Lausannois qui a le bonheur d’ouvrir tous les matins ses volets sur ce paysage chanté par Byron n’identifie pas la Dent-d’Oche et les Cornettes de Bise; il reconnaît toutefois immédiatement les Alpes savoyardes. Car Loustal ne vise pas la ressemblance photographique, mais l’essence des lieux.

Ses innombrables voyages lui ont appris à «ressentir les impressions produites par un paysage». Ensuite, il essaye de les traduire à travers une composition graphique. Il s’étonne de ses collègues qui publient, sans sortir de leur atelier, des bandes dessinées dont l’action se déroule aux quatre coins du monde. «Je pense qu’il y a toujours un petit déficit d’atmosphère. Il y a peut-être plus de précision, car ils travaillent sur photos, mais moi je regarde beaucoup.»

«J’ai toujours aimé dessiner des scènes qui sont le point de départ d’une histoire. Les éléments de cette image, la femme qui lit, le type qui regarde dehors, stimulent l’imagination.» Le décor même, dans son imprécision architecturale, évoque tout à la fois une guinguette des bords de la Marne, un débit de filets de perche, un chalet de plage, une cabane des Rocheuses… «Pour moi, c’est un balcon, une sorte de loggia qui donne sur une chambre d’hôtel ou sur un appartement.»

Sur le bleu Léman glisse un bateau à vapeur, évoquant La Suisse, le vaisseau amiral de la CGN. Pourtant, Loustal pensait aux navires du lac des Quatre-Cantons en dessinant ce navire dont la ligne nostalgique s’accorde pleinement à son univers.

Un cygne s’invite dans une petite lucarne entre la rambarde et les buissons de la rive. Parce que l’artiste adore les oiseaux. Il aurait même aimé être ornithologue. Au bord d’un lac suisse, il photographie toujours les cygnes «C’est un oiseau magnifique. C’est assez rare d’en voir dans un environnement urbain. C’est toujours un petit moment de poésie. Comme j’aime beaucoup les oiseaux, j’en place un peu partout. Parce qu’ils symbolisent la liberté, mais aussi parce qu’ils peuvent constituer un petit ­contrepoint graphique à d’autres éléments».

Une mouette perche au sommet d’un de ces arbres que Loustal travaille comme une pâte. «Comme je ne vais pas dessiner chaque feuille, j’essaye de styliser les arbres de manière qui rappelle le volume. Mais ce sont surtout mes palmiers et mes cyprès qui sont reconnaissables»…

Cinéphile invétéré, Loustal aime les belles actrices comme Cate Blanchett, Naomi Watts ou Nicole Kidman, modèles de la blonde lectrice du premier plan. Elle est plongée dans une bande dessinée.

Les losanges du dos de couverture évoquent les anciens albums du Lombard. Loustal jure avoir dessiné de façon inconsciente ce motif. Peut-être une réminiscence des aventures lémaniques de Jacques Lefranc au moment d’imaginer celles de Médor.

A propos, qui est-il ce petit clébard? L’esprit du bleu Léman? L’incarnation de la note bleue de Barney? Loustal se marre: «Ce n’est rien, juste un petit chien un peu ridicule qui renvoie aux BD de mon enfance.»

Une fois terminé le dessin en noir et blanc, les couleurs évidentes, celles du lac, des montagnes, se sont imposées. Ensuite, Loustal a imaginé le jaune, le rouge, le vert. Actuellement, il travaille beaucoup les camaïeux, «avec des jus d’aquarelle rehaussés. Il y a des transparences, des glacis, c’est plus intéressant. Plus proche de la peinture que du coloriage, que du remplissage de zones.»

Il dédaigne la palette graphique, car il n’aime pas passer trop de temps devant un écran, préférant manier le pinceau, l’eau, le papier… «C’est un savoir-faire qu’on acquiert avec les années, comme un pianiste qui fait ses gammes. En passant trop de temps sur Photoshop, j’ai peur de perdre ce savoir-faire.»

Certains auteurs de bande dessinée se méfient des belles images, susceptibles de ralentir le rythme de la lecture. «C’est la génération de Sfar, des Blain. Je n’ai pas l’impression de faire le même métier. Moi, la belle image, je la recherche. Si j’ai fait de la bande dessinée, c’est qu’il y a eu ­Moebius, Druillet, Bilal, des gens dont l’image avait une puissance d’évocation inouïe. Tous les gens de ma génération aiment la belle image. Ceci dit, tous les styles sont possibles.»

«Loustal – Chambres avec vue». Lausanne. Romandie. Du ve 9 au di 11 septembre. L’auteur raconte son travail: Lausanne, Rumine, sa 10, 17h.

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Loustal

Illustrateur

«La belle image,c’est ce queje recherche.Quand on me propose une histoire,je me demandeavant tout si elle recèle de belles images»
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