Le préjugé va coller au premier long métrage de Thierry Binisti: Eric Cantona doit sans doute être risible dans le rôle de cet «outremangeur», Richard Séléna de son nom, commissaire principal de la SRPJ de Marseille qui poursuit surtout un lièvre, lui-même et ses 160 kilos. Or non, le footballeur poète ne suscite aucune moquerie. Grossi, couvert de prothèses, les vêtements farcis de rembourrage, il porte non seulement le monde sur ses épaules, mais aussi le film tout entier.

Il faut dire que cette adaptation d'une bande dessinée dépressive mais culte du romancier Tonino Benacquista et du dessinateur Jacques Fernandez repose sur canevas simple et intense: après s'être empiffré seul toute sa vie et menacé de mort proche par ses médecins, Séléna propose à une jeune femme nommée Elsa (Rachida Brakni) de le rejoindre, chaque soir pendant un an, chez lui et de manger en sa compagnie. Il la sait coupable d'un meurtre et c'est là le prix de son silence. Regardé pour la première fois, l'énorme Séléna change peu à peu de comportement et se voit autrement.

Pas très heureux dans les flash-back poussifs qui ont entraîné son anti-héros, dès l'enfance, dans les affres de la nourriture, Thierry Binisti installe, par contre, une atmosphère de suspension dans le temps présent. Presque oniriques, les scènes de repas tirent parfaitement profit de la fragilité enfantine de Cantona et de la révolte fiévreuse de Rachida Brakni (la révélation de Loin d'André Téchiné et de Chaos de Coline Serreau). Le ton, surtout, sans cesse au bord du ridicule sans jamais y tomber, explore des nuances rares dans le cinéma français. Et Eric Cantona, son maquillage, la maison opulente et fragile de son personnage plantée dans les hauteurs de Marseille finissent par venir à bout, patiemment, de toutes les réticences.

L'Outremangeur, de Thierry Binisti (France 2003), avec Eric Cantona, Rachida Brakni, Caroline Sihol, Richard Bohringer.