Inimaginable! Voilà le premier mot qui vient à l’esprit en arrivant sur le site du nouveau musée inauguré dans le nord de la France, et qui porte le nom de Louvre-Lens parce que c’est une extension, dans l’une des villes les plus pauvres du pays, du somptueux palais parisien. Son long bâtiment d’un étage étire sa ligne pure en suivant la courbe d’une butte qui est en train de devenir un jardin. A cet endroit, il y avait autrefois un puits de mine aujourd’hui désaffecté. D’un côté, à quelques centaines de mètres, la silhouette sombre du stade Félix-Bollaert, où se sont déroulés des matches de football mémorables et dont la sonorité est l’une des plus belles du monde. De l’autre, la pyramide imposante de deux terrils partiellement recouverts par la végétation. Et, tout autour, les maisons de mineurs en brique rouge, avec, pas loin de l’entrée principale, un bar-tabac et un bistrot qui rappellent le passé lointain des films sociaux en noir et blanc.

Depuis quelques décennies, tant de musées ont ouvert leurs portes dans le monde entier, y compris en Suisse, que le Louvre-Lens pourrait n’être qu’un musée de plus. Il n’en est rien. Tout commence en 2003 avec un projet de décentralisation culturelle qui correspond à la tradition du Louvre depuis sa création en 1793, au plus fort de la Révolution française. Dès cette époque, le musée républicain a non seulement un rôle éducatif égalitaire dans la capitale, mais il a aussi pour mission d’alimenter les établissements de province par des dépôts et des prêts. Cependant, l’idée de créer un Louvre ailleurs qu’à Paris est nouvelle. Et peut-être déconcertante pour les édiles français car, lorsque le gouvernement fait un appel à candidatures, la Région Nord - Pas-de-Calais est la seule à répondre en proposant cinq sites, car elle a fait de la culture le levier de sa renaissance (lire ci-dessous). C’est Lens qui sera retenue.

Le programme initial est simple. Il ne s’agit pas d’édifier une succursale de prestige à un musée déjà prestigieux, une annexe où seraient présentées des œuvres que le Louvre de Paris ne peut pas exposer faute de place. Le Louvre-Lens doit être un musée à part entière, couvrant toute l’histoire de l’art déjà dévolue au plus grand musée du monde, avec quelques œuvres majeures et une présentation inédite puisqu’elle regroupe, dans le même espace, les objets qui sont dispersés et éloignés dans le palais parisien. Le Louvre-Lens devra aussi organiser ses propres expositions temporaires. Il devra enfin s’adresser à un public qui n’est jamais, ou rarement, entré dans un musée.

C’est à ce programme que s’efforcent de répondre les 124 équipes qui présentent leur candidature au concours lancé en 2005. L’agence japonaise Sanaa, qui a conçu le Learning Center de l’EPFL, l’emporte. Elle s’associe avec l’agence française Imrey-Culbert et avec la paysagiste Catherine Mosbach. Elle conçoit un ensemble de pavillons bas et transparents, qui se déploient comme des ailes autour d’un espace central destiné à l’accueil et à l’information. En tout 28 000 m2, dont 7000 pour les expositions, une galerie centrale, dite Galerie du temps, de 3000 m2, 205 objets qui seront exposés pendant cinq ans et renouvelés par cinquièmes chaque année; une galerie de 1000 m2 où sera présentée une exposition thématique annuelle – Le Temps à l’œuvre, pour l’ouverture de l’institution; et une galerie d’expositions temporaires dont la première est consacrée à La Renaissance. Révolutions dans les arts en Europe 1500-1530.

La Galerie du temps est remarquable à cause des chefs-d’œuvre présentés: une idole cycladique du IIIe millénaire avant J.-C., un vase de la région de Malik (Iran) presque aussi ancien, des antiquités grecques et romaines, des trésors de l’Islam et du Moyen Age, le Saint Sébastien de Perugino (v. 1490-1500), le Portrait de Baldassare Castiglione de Raphaël (v. 1514-1515), Madeleine à la veilleuse de Georges de La Tour (v. 1640-1645), Saint Matthieu et l’Ange de Rembrandt (1661) ou La Liberté guidant le peuple de Delacroix (1830-1831). Elle est surtout éblouissante grâce à une scénographie qui réunit dans un même espace des objets venus de tous les départements du Louvre.

Dès l’entrée, légèrement en surplomb, le visiteur a sous les yeux plus de 5000 ans d’histoire de l’art, un spectacle impressionnant mais accueillant car il y accède sur un sol en pente douce et dans une lumière zénithale parfaite. Cette scénographie n’est pas linéaire comme dans la plupart des musées. Les œuvres sont déployées sur toute la largeur de la salle. L’art ne s’y présente donc pas œuvre par œuvre, mais comme un paysage dans lequel il est possible de cheminer librement, en s’arrêtant non pas au gré d’un programme mais en fonction de sa propre sensibilité. De ce point de vue, le Louvre-Lens est une sorte d’anti-Louvre: plus pédagogique puisqu’il raconte une histoire, moins touffu vu le nombre restreint des œuvres, mieux éclairé. Les architectes de l’agence Sanaa y sont pour beaucoup. Contrairement à ces musées qui sont de formidables sculptures mais d’épouvantables espaces d’exposition, le leur est conçu pour les œuvres et pour les visiteurs; il s’adapte à ses différentes fonctions.

Ainsi, la galerie des expositions temporaires déploie des cimaises et des salles selon un dispositif classique. Elle présente en ce moment la Renaissance dans toute l’Europe, du nord au sud, sculpture, peinture et arts décoratifs réunis. Avec, en majesté, la Sainte Anne de Léonard de Vinci, et une œuvre fragile rarement vue, l’Arc de triomphe de l’empereur Maximilien 1er de Dürer (1515), 192 gravures sur bois groupées qui forment un ensemble monumental de près de 3 mètres de haut et valent à elles seules le voyage.

Musée du Louvre-Lens, Lens (France). Rens. 00 33 3 21 18 62 62 et www.louvrelens.fr. Tlj sauf mardi de 10 à 18h. «La Renaissance. Révolutions dans les arts en Europe 1500-1530», jusqu’au 11 mars 2013.

Dès l’entrée, en surplomb, le visiteur a sous les yeux 5000 ans d’histoire de l’art