jazz

Lovano-Douglas, le flagrant délit créatif

Le saxophoniste et le trompettiste rappellent le jazz à son devoir d’urgence, au sein d’un quintette ébullitif

Lovano-Douglas, le flagrant délit créatif

Le saxophoniste et le trompettiste rappellent le jazz à son devoir d’urgence, au sein d’un quintette en ébullition

Genre: jazz
Qui ? Joe Lovano & Dave Douglas
Titre: Sound Prints
Chez qui ? (Blue Note/Universal)

Des intègres, ces deux-là. Pas du genre à aller expliquer le jazz à des blasés déguisés en branchés sur le plateau des Années bonheur. Joe Lovano et Dave Douglas se sont depuis longtemps trouvé des accointances. Restait à discerner les partenaires qui permettraient à cette complicité d’atteindre son plus haut degré d’expression, et à les constituer en groupe. C’est chose faite depuis le Monterey Jazz Festival d’il y a tout juste deux ans, où un public de veinards pas même détroussés, comme à Montreux, par les soi-disant cachets prohibitifs des artistes, s’enivrait à bon compte d’une musique appelée à franchir le cap du prochain millénaire.

Sur scène donc, et sans ces airs de superstars boursouflées d’arrogance qui suffisent parfois à vous gâcher votre plaisir, Lawrence Fields, pianiste discrètement mais efficacement effervescent, Linda Oh, contrebassiste moins médiatisée mais tout aussi craquante qu’Esperanza Spalding, et Joey Baron, crack de la batterie que tout le monde s’arrache mais qui garde la tête froide et les idées limpides sous un crâne toujours plus poli, incitaient, ce 21 septembre 2013, un trompettiste épris d’aventure(s) et un saxophoniste quasi légendaire à recentrer le jazz sur des bases de créativité pure. Pas d’hommage pétaradant à telle ou telle valeur sûre du dictionnaire du jazz, pas de relecture habile et plus ou moins habitée des standards d’antan: que des compositions personnelles (avec un petit détour par Wayne Shorter, dont «Destination Unknown» et «To Sail Beyond The Sunset» restent des perles peu connues d’un «songbook» lui-même pas si pratiqué) sur lesquelles la trompette de Douglas et le saxophone de Lovano commencent par tisser des unissons qu’on prédit à l’épreuve du temps. On en est quasi sûr: tant de fraîcheur renvoie à ces choses fondamentales que sont les premières poussées d’acné du be-bop ou, un peu plus loin sur l’échelle de l’évolution du jazz, la révolution tout en douceur du tandem Ornette Coleman-Don Cherry. Tout cela sonne à la fois très organisé, à mille lieues de ces rencontres au sommet entre grandes figures du jazz à peine consentantes, et formidablement ouvert sur des mondes sonores que les acteurs de ce happening ne font pas seulement semblant de découvrir. On a même, renforcée par les écoutes réitérées, la furieuse impression que c’est parce qu’ils ne savent pas où ils vont qu’ils arrivent plus loin que bien des requins de studio gonflés à bloc et fiers de leur savoir-faire.

On accepte ou non cette fascination de l’inconnu qu’en d’autres temps, et en plus déstructuré, on a pu nommer free jazz, mais si on y consent, s’ouvrent à nous des paysages insoupçonnés que les deux guides de ce quintette sous hypnose font apparaître avec une époustouflante autorité. Dave Douglas n’a jamais – rarement, reconnaissons-lui d’autres trophées notoires – activé ses pistons avec autant d’appétit. Quant à Joe Lovano, il met ses fameuses fins de phrase étranglées, qui sont un peu sa marque de fabrique, au service d’un discours emporté, presque fiévreux, mais toujours d’une exemplaire rigueur. Le jazz comme musique du nouveau siècle? On y croit dur comme fer.

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