Visions du réel reçoit la plupart des réalisateurs des documentaires projetés pendant le festival. Jennifer Fox, la réalisatrice d'An American Love Story, est venue avec les deux principaux protagonistes de son travail. C'est qu'elle partage une longue histoire avec Karen et Bill Sims! Elle leur a proposé de tourner un film sur eux en 1992 déjà. Sept ans plus tard, il en est résulté une série de dix épisodes, à la manière de ces docu-soap, entre documentaires de proximité et feuilletons, qui font fureur sur les chaînes anglo-saxonnes.

Soit près de dix heures, tournées sur dix-huit mois avec des moyens techniques légers, qui montrent, avec autant de pudeur que le permet un tel dispositif cinématographique, la complexité d'un amour au long cours. Qui plus est dans un couple mixte. Jennifer Fox a ponctué le quotidien, plus mouvementé et passionnant que ne l'oserait une plate fiction, de longs moments d'entretiens avec chacun des membres. Ce qui permet de plonger dans le passé, mais aussi de se retourner sur les événements montrés à l'image pour savoir comment les uns et les autres les vivent.

Le Temps: Pourquoi avez-vous choisi de filmer la famille Sims?

Jennifer Fox: Ce n'était pas une décision empirique. Au-delà du fait qu'ils étaient sympathiques, quand j'ai commencé à penser au film, Karen et Bill étaient mariés depuis déjà 25 ans. Leur histoire permettait de couvrir trois décades de l'histoire américaine. Jusqu'à aujourd'hui, où ils représentent un modèle assez atypique, puisque c'est Karen qui a un emploi fixe alors que Bill travaille de façon aléatoire comme musicien. Il est resté à la maison avec leur deuxième fille. C'était aussi important pour moi de trouver une famille qui ait réussi un modèle positif.

– Vous avez vous-même vécu avec un homme noir. N'est-ce pas aussi cela qui a motivé votre travail?

– Effectivement. Quand on ne vit pas dans un couple mixte, on ne se rend pas compte de cette expérience du racisme, des regards portés sur un tel couple. Notre histoire a souffert des tensions raciales qu'il subissait et qui se répercutaient sur notre couple. J'ai voulu savoir comment on pouvait y survivre.

– Aviez-vous des intentions didactiques?

– Je ne pose pas de concepts à l'avance. Ce que je voulais pourtant, c'est qu'au fond d'eux même cela questionne les spectateurs sur le racisme qu'ils portent en eux.

– Est-ce que pourtant, au fil des mois, la question du racisme n'a pas pris plus d'importance que ce que vous imaginiez au départ?

– Oui, et non. J'étais partie sans a priori, mais je n'avais pas imaginé que pour les filles, le fait d'être métisses était un problème. Cela m'a aussi confirmé que n'importe qui ne peut pas réussir une telle expérience de couple multiracial.

Bill Sims: En fait, si tu devais faire attention à tous les détails de la vie, surtout par rapport au phénomène des races, tu ne t'en sortirais pas. Ça dépend aussi beaucoup de l'éducation que l'on a reçue. Nos parents nous ont toujours soutenus dans notre mariage.

– Quel a été le contrat moral que vous avez négocié avant de faire le film?

B. S.: De faire un bon film! (rires)

Karen Sims: Au début, il devait s'agir d'un film d'une heure et j'ai accepté parce que je me suis dit que je pourrais survivre au fait d'être sur l'écran vingt minutes (nouveaux rires).

J. F.: Ce n'est pas un contrat. C'est une relation qui a évolué et qui évoluera encore. Le film est terminé mais le processus continue. Nous voyageons ensemble, nous parlons du film ensemble. Au début, je me suis fait la promesse que le cinéma ne prendrait jamais le pas sur la famille. Celle-ci avait un droit de regard total sur le film. Nous nous étions promis que le film ne devait pas être pâle, délavé. Qu'il devait vraiment refléter la vie de cette famille. En fait, c'est un engagement très important des deux côtés. Le contrat était de rester le plus honnête possible, de pouvoir se dire les choses au fur et à mesure. Deux ou trois scènes ont été enlevées pour des raisons émotionnelles.

B.S.: Nous avons accepté de montrer à Jennifer le bon et le mauvais, la joie et la douleur. Les seules scènes que nous avons voulu enlever avaient fixé des colères passagères, futiles sur lesquelles on ne s'arrête pas dans la vie.

– Est-ce que le film a changé quelque chose dans votre vie?

K.S.: J'avais l'air autoritaire. Mais de toute façon, on me le reproche tout le temps et je ne peux pas le changer.

B.S.: J'ai remarqué que je souriais peu. Depuis j'essaie de faire un effort.

J.F.: Après un certain temps, j'ai vu qu'il existait un mur invisible entre la famille et moi. Je me suis rendu compte du côté sain de cette famille qui avait sa dynamique intérieure, derrière les portes. La caméra restait comme un regard étranger devant lequel on n'exprime pas tout.

B.S.: C'est évident qu'elle voyait beaucoup plus de choses au fur et à mesure.

J. F.: Quand j'ai commencé le montage, j'ai réalisé que ma position n'était pas celle de la famille, mais qu'elle était un peu plus que celle d'un ami. n

Les épisodes d'«An American Love Story» sont montrés chaque jour dès 9 h à la Salle communale, place Perdtemps, à Nyon. Et par série de 2 à 3 épisodes, avec traduction, jusqu'à samedi, à 12 h 30 au Cinéma Capitole. Rens. au 022/ 361 60 60. Bill Sims et son orchestre se produiront samedi soir à l'Usine à gaz pour la fête des 30 ans du festival. Faxculture reçoit ce soir Jennifer Fox