Personne dans «Loving» ne semble remarquer le plus flagrant: la coïncidence heureuse d’un nom qui colle si bien avec la situation qu’il pourrait bien faire la différence. En effet, il s’agit bien d’amour entre Richard et Mildred Loving. D’un amour si simple et évident, même si lui est Blanc et elle Noire, qu’on ne voit pas quelle loi humaine pourrait l’interdire. De fait, l’arrêt de la Cour suprême des Etats-Unis «Loving v. Virginia» permit en 1967 d’abolir toutes les lois anti-mariage mixte du pays. Sujet d’un documentaire multiprimé («The Loving Story» de Nancy Buirsky, 2011), l’affaire est aujourd’hui devenue un film de fiction à l’initiative de Colin Firth et de son partenaire en production Ged Doherty, lesquels ont fait appel à Jeff Nichols pour le réaliser. Un choix on ne peut plus judicieux.

Cinéaste de l’Amérique rurale, l’auteur de «Take Shelter» est aussi un adepte du «moins qui en dit plus». Etirement temporel, ellipses, regard qui remplace un dialogue et toute autre forme de litote filmique n’ont plus de secret pour lui. D’un sujet apparemment taillé pour un téléfilm de série, il a ainsi tiré une œuvre à la fois personnelle et profondément sentie qui avait parfaitement sa place en compétition à Cannes, même si elle en est rentrée bredouille. Un film sur des gens simples qui ne demandaient rien de plus qu’on les laisse tranquilles et qui sont devenus célèbres malgré eux.

L’exemplarité déjouée

Tout commence en 1958 dans un comté reculé de l’Etat de Virginie, lorsque l’ouvrière agricole Mildred annonce au maçon-charpentier Richard qu’elle est enceinte et qu’il décide de l’épouser. Mais pour légaliser leur union, il leur faut se rendre hors de Virginie, à Washington, D.C. Dénoncés, jetés en prison et jugés, ils sont bientôt contraints d’aller vivre un certain temps dans une banlieue de la capitale. Le désir de Mildred de se rapprocher de sa famille et de voir leurs enfants grandir à la campagne sera cependant plus fort, débouchant sur un retour discret. Jusqu’à ce que Mildred adresse en 1963 une lettre au ministre de la Justice Robert Kennedy qui attire l’attention d’une organisation de défense des droits civiques désireuse d’en finir avec les lois ségrégationnistes…

Ce qui frappe dans la manière de Nichols, également auteur du scénario, de s’emparer de cette histoire exemplaire, c’est comment il déjoue tous les pièges du «film-dossier» académique (dernier exemple en date, «Free Love/Freeheld» de Peter Sollett, sur un cas qui a fait avancer l’acceptation du mariage homosexuel). «Loving» s’intéresse en tout cas autant à l’atmosphère sociale qu’à ses personnages. On se retrouve ainsi plongé dans ce coin perdu de Virginie où Noirs et pauvres blancs se côtoient au travail comme dans leurs loisirs. Sauf que ce qui leur paraît tout naturel est déjà mal vu dans la bourgade voisine. Jamais les scènes ne paraissent forcées – mélodramatisées, surstylisées ou plus spectaculaires que nécessaire. Même sans être passé par la pratique du documentaire, Nichols en retient instinctivement la leçon d’une éloquence parfois supérieure du réel. Au risque parfois de friser une certaine platitude naturaliste.

Parfait timing politique

Le seul vrai problème du film – plus sensible encore à la révision – c’est le couple Loving lui-même. Au début, impossible de ne pas être touché par les grands yeux de Mildred et par l’aveuglement obstiné de Richard, pour lequel il n’y a tout simplement pas de problème. Ruth Negga est la douceur et la résignation incarnées avant de gagner un minimum de détermination. En face, Joel Edgerton joue le brave gars tout dévoué à sa famille mais auquel il ne faut rien demander de plus. Au travail, il paraît toujours occupé à poser la même brique! Bref, ils sont un peu ennuyeux, de sorte que c’est avec un certain soulagement que l’on voit surgir de temps à autre de nouveaux personnages tels qu’un shérif raciste (Marton Csokas), un avocat rusé (Bill Camp), deux activistes juifs (Nick Kroll, Jon Bass) ou un photographe professionnel (Michael Shannon, acteur fétiche du cinéaste).

A la longue, l’insistance du Jeff Nichols à affirmer la bonté et la discrétion de ces gens simples pourrait presque paraître suspecte! Mais c’est pour la bonne cause. Et au final, difficile de ne pas être admiratif devant l’effort collectif qui a amené les Loving à devenir ce couple emblématique. Ce film pour mémoire en fait lui-même partie, avec un timing politique que l’on ne mesurait pas encore à Cannes: sa décence, sa délicatesse et son sens civique tombent à pic dans la nouvelle Amérique de Donald Trump, apparemment prête à toutes les marches arrière.


*** Loving, de Jeff Nichols (Etats-Unis, 2016), avec Joel Edgerton, Ruth Negga, Marton Csokas, Nick Kroll, Jon Bass, Terri Abney, Christopher Mann, Sharon Blackwood, Bill Camp, Michael Shannon. 2h03