Le Temps: Lorsque vous travaillez sur un projet aussi ambitieux que «La Cité des mille planètes», l’enfant qui lisait «Pilote» il y a un demi-siècle réussit-il à survivre en vous?

Luc Besson: Je m’entends très bien avec ce petit garçon que je fréquente depuis presque cinquante ans. Je lui parle souvent et, comme un philosophe a dit que l’enfant était le père de l’homme, je respecte mon papa. Je crois que j’ai fait le film pour lui. En revanche, je me sens adulte et responsable, en travaillant sur un film avec deux mille personnes. Je m’oppose à ces adultes qui disent «Quand j’étais jeune j’étais bête»… Moi, je suis très fier de l’enfant que j’étais.

– La bande dessinée va plus lentement que le cinéma. Avez-vous en tête ces rythmes différents lorsque vous adaptez une bande dessinée?

– En fait, la lecture d’une BD peut être très rapide quand, par impatience, vous sautez tout de suite à la dernière case de la page. La différence, c’est que vous contrôlez le rythme de votre lecture, tandis que le cinéma impose son rythme. Je suis peut-être plus à l’aise dans les figures imposées que dans les figures libres, mais je fais très attention à ce que le spectateur, contraint de suivre mon rythme, ne s’ennuie pas. Et aussi à laisser un peu la place pour le rêve.

– Enviez-vous parfois la solitude du dessinateur?

– Pas du tout. Ce que j’envie beaucoup c’est le spectateur. J’aimerais avoir 14 ans et découvrir Valérian à l’écran (rires).

Certains plans du film répliquent des cases de la bande dessinée…

– Oui, complètement. Il y en a cinq ou six sur 2700. Certaines cases sont vraiment du cinéma et c’était un plaisir de les reproduire. J’ai un amour et un respect énormes pour Christin et Mézières, et la dernière chose que je voulais, c’est les froisser ou leur donner le sentiment de les trahir. J’ai été le plus fidèle possible. C’est amusant, parce que Christin, avant le tournage, m’avait dit «Arrête de nous respecter, surprends-nous!» Il m’a vraiment autorisé à sortir des cases.

– L’épisode du big market vient de vous. Il pourrait sans autre figurer dans un album de Valérian. Comment avez-vous imaginé cette séquence originale et très fidèle à l’esprit de l’œuvre?

– Je pense sincèrement que je n’aurais jamais pu faire ce film plus tôt. Je n’avais pas assez d’expérience, de connaissance. Il faut essayer des dizaines de trucs pour comprendre ce qui marche. Un peu comme un magicien: le truc se remarque des centaines de fois et à un moment, à force de répétitions, on ne le voit plus, on croit au tour.

– Valérian et Laureline paraissent plus jeunes que dans le livre. Est-ce parce qu’on les a connus à l’âge de dix ans et qu’ils étaient adultes?

– Je pense que c’est ça, oui.

– Pourquoi avez-vous rebaptisé «Doghan-Daguis» les shingouz?

– Parce que ce n’est pas facile à dire, shin-gouz, et c’est un peu daté. Je voulais un nom qui sonne un peu mieux par rapport à la truculence de ces personnages. Une seule chose a peut-être un peu vieilli dans les albums: certains mots sentent les années 70. Un «grognon de Bluxte», ce n’est pas possible au cinéma…

– Accessoirement, votre grognon n’est pas grognon du tout…

– Non pas du tout. On l’a fait gentil…


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