Théâtre

Luc Bondy transfigure Ionesco

Au Théâtre Vidy-Lausanne, le metteur en scène zurichois propose une version joyeuse et remuante des «Chaises», pièce d’Eugène Ionesco sur la vieillesse et la difficulté de communiquer . Dominique Reymond et Micha Lescot rayonnent dans l es rôles d’aînés déjantés.

Les Chaises d’Eugène Ionesco raconte les abîmes du vieillissement. La répétition de propos inconsistants, le corps et la boussole qui lâchent, l’isolement. Plus largement, ce texte du théâtre de la dérision traite aussi des pannes de la communication. Le fameux fossé entre ce que l’on croit dire, ce que l’on dit vraiment, ce que l’autre croit comprendre et ce qu’il comprend vraiment... Soit, avec ces dialogues de sourds, ces invités fantômes et l’attente sans fin d’un message qui devient mirage, un univers plutôt lourd, grave, où le Vieux et la Vieille sentent le renfermé et les regrets.

Rien de tout cela avec Luc Bondy et ses interprètes virtuoses, Dominique Reymond et Micha Lescot. Avec ce trio que rejoint un rocker crooner (Roch Leibovici) en fin de «party», c’est bienvenue en Gérontoland sur le plateau de Vidy! Bien sûr, Monsieur porte les langes et Madame crache son dentier. Bien sûr, le pas de patineur, le dos voûté dévoilent la fragilité des deux aînés. Mais le tout est traité avec légèreté, le ton est à la fête et les sublimes moments d’émotion -la mère dans le fossé, le fils de 7ans- n’altèrent pas cette vision joyeuse et joueuse de la partition.

Il y a du reste tellement de chair et de pulpe, de vie et de sang dans la proposition du metteur en scène zurichois que l’enjeu général de la pièce est bouleversé. D’ordinaire -on pense aux explications scolaires ou à une version vue au Théâtre des Marionnettes de Genève-, la pièce explore jusqu’à la nausée la notion de dépeuplement avec des petits vieux anonnants qui se cognent au vide des chaises et de leur vie. Ainsi, la venue finale de l’orateur est vécue comme une libération, une révélation dont on attend un message stupéfiant. Et le coup de grâce ultime-l’orateur baragouine un sabir incompréhensible, est considéré comme la condamnation imparable par Ionesco de toute tentative et tentation de communication. Sombre.

Couple potache qui danse des slows

Ici, vu la bonne santé morale de ce couple potache qui danse des slows, se balance au bout des potences et rit de bon coeur, on est loin du marasme que viendrait rompre l’orateur. Son apparition finale perd d’ailleurs un peu de son sens... C’est que, durant toute la seconde partie, celle où le duo reçoit des invités-fantômes, Dominique Reymond et Micha Lescot rendent cette assemblée virtuelle si existante (on «voit» les mains baladeuses du colonel, les réticences de l’ancienne amante et les chatouilles du séducteur) que le rapport s’inverse: les petits vieux ne sont plus victimes de leur désir de compagnie en s’inventant de pâles et pathétiques avatars, mais producteurs d’une comédie humaine qui déborde du plateau et gicle même les spectateurs.

Car, aux décors, Karl-Ernst Herrmann cultive le même réflexe joueur. Au centre du plateau, une flaque d’eau dans laquelle le Vieux -c’est son titre, donc, chez Ionesco- s’amuse à faire flotter de petits bateaux. Du plafond tombent deux cordes pour se prendre. Elément inquiétant au demeurant, mais que les aînés utilisent comme balançoire ou cravate transitoire, bref une nouvelle source de farces et de frissons. Et comme si le pied de nez n’était pas assez clair, ce n’est pas un homme qui pend au bout d’une des deux cordes à l’ouverture du spectacle, mais une chaise. Façon de dire que la soirée va donner au tragique prévu une tournure plutôt inattendue.

Et le rire alors?

Une énigme néanmoins: mardi, soir de première à Vidy, le public n’a quasiment pas ri. Pourtant, Micha Lescot, sur le dos, jambes en l’air, pleurnichant dans ses pampers comme un bébé que sa «vocation brisée» lui fait mal, c’est à hurler. Personne ne peut prendre cet excès au premier degré. Comme lorsque Dominique Reymond, la Vieille, fait une danse du scalp autour de son mari ou se livre à une gigue endiablée en déchirant des morceaux de papier qu’elle distribue en beuglant «programme, demandez le programme!». C’est forcément du clown, du second degré et si bien réalisé, manière Deschiens, qu’on ne peut que pouffer. La salle cependant restait plombée, mardi dernier. Peut-être la vieillesse est-elle taboue? Ou alors le public voyait-il le drame de la vie derrière la facétie? La vieillesse selon Bondy est décomplexée et vigoureuse: vive lui!

Les Chaises, jusqu’au 20 novembre, au Théâtre Vidy-Lausanne, tél. 021/619 45 45, www.vidy.ch, 1h 40

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