Tout de noir vêtu, l’air nerveux et le visage fermé, Luc Tuymans rejoint, chaque jeudi, son atelier d’Anvers, un ancien entrepôt planté dans le quartier de la gare. Le ventre noué, il s’engouffre dans les salles mornes et froides de son espace de création dans lequel sont accrochés quelques-uns de ses tableaux fantomatiques. Tous sont peints en une seule journée, dans une forme d’urgence.

«Je suis toujours aussi terrorisé quand je me lance dans une nouvelle séance de peinture. Les trois premières heures de travail sont un enfer», lance-t-il d’une voix ferme et sonore, en grillant cigarette sur cigarette dans son bureau du centre-ville, flanqué de grosses pendules scandant l’heure locale de New York, d’Anvers et de Hongkong.

De son enfance mutique et triste, empoisonnée par les secrets familiaux liés aux années noires de la Seconde Guerre mondiale et de la collaboration, Luc Tuymans garde le souvenir de silences pesants et d’une ambiance électrique. De tensions et de «bagarres» qui ont généré chez lui un sentiment de peur et de mal-être permanent, confia-t-il à Juan Vicente Aliaga, professeur à l’Université de Valence (Luc Tuymans, Phaidon, 2009).

Un jeune homme rebelle

Le refoulé, l’innommable traversent toute son œuvre. Une de ses toiles pesamment silencieuses dépeint, dans des tons gris, un homme en uniforme hanté par d’inavouables Secrets (1990). Il a les yeux fermés et le visage anormalement pâle. Comme consumé de l’intérieur. Cet homme, c’est Albert Speer, l’architecte d’Hitler qui fut aussi un ministre du IIIe Reich. «De peur de découvrir quelque chose qui aurait pu me détourner de mon chemin, j’ai fermé les yeux», écrivait Speer dans son livre L’Immoralité du pouvoir, dans lequel il affirmait être «responsable au plus profond [de lui] d’Auschwitz.»

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A l’âge de 18 ans, c’est un professeur de l’Institut Saint-Luc à Bruxelles, chargé du cours de dessin de modèles vivants, qui convainc le jeune Luc Tuymans de devenir artiste. Un portrait photo de lui, pris deux ans plus tard, montre un jeune homme rebelle aux traits hirsutes et au regard halluciné que l’on croirait sorti des Frères Karamazov.

Après avoir étudié à La Cambre à Bruxelles et à l’Académie des beaux-arts d’Anvers, il abandonne la peinture pour se jeter dans les bras du cinéma. En 1985, après cinq années d’interruption, il revient à la peinture avec, dans sa besace, une boîte à outils cinématographique.

Emprunt à Polanski

Il pioche dans le monde de l’image animée sa syntaxe plastique mais aussi quelques habitudes comme celle de réaliser des story-boards à l’aide de dessins préparatoires ou de peindre ses tableaux en une seule journée, en une seule «prise». Nombre de ses toiles ou séries se nourrissent de l’univers du cinéma – et de la télévision –, comme Répulsion (1992) qui a emprunté son titre à un film de Roman Polanski. «Comme un cinéaste, il cadre, zoome en gros plan, floute une image, éclaire, et dramatise ou banalise une scène», souligne Caroline Bourgeois, la commissaire de son exposition au Palazzo Grassi.

En 1988 et 1989, trois expositions à la Galerie Ruimte Morgen d’Anvers lui servent de rampe de lancement. En 1992, la Documenta IX de Kassel le révèle sur la scène internationale. Il rejoint alors l’écurie de David Zwirner aux côtés de Jason Rhoades, Stan Douglas, Diana Thater et Franz West. «J’ai eu de la chance. Il en faut», marmonne-t-il.

L’histoire du mal

«C’était un jeune homme intense qui savait ce qu’il voulait et l’exprimait d’emblée», se souvient Marlene Dumas, qui l’a côtoyé au moment de la Documenta IX. «C’est un solitaire qui sait se montrer ouvert», note-t-elle.

Ses thèmes de prédilection: le mal, le mal dans l’histoire et l’histoire du mal, de l’holocauste à Daech en passant par la colonisation et le 11-Septembre. Il conçoit ses tableaux de façon à ce qu’ils dialoguent les uns avec les autres et conceptualise ses expositions en pensant aux lieux où ils seront montrés. Chaque toile, silencieuse et habitée, devient une sorte d’arrêt sur image, une pause dans un monde bombardé, saturé d’informations visuelles.

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En 2001, il représente son pays à la Biennale de Venise avec une série intitulée Mwana Kitoko rappelant les mensonges, la violence et l’inhumanité du colonialisme belge au Congo. En 2005, deux ans après l’entrée en guerre des troupes américaines en Irak, il montre à New York sa série Proper figurant notamment un portrait en très gros plan de Condoleezza Rice. Le visage déborde du cadre, semblant ainsi oblitérer tout contexte. Il recourt à des couleurs ternes et sourdes (le gris, le bleu, le brun et le vert), comme brouillées, pour dénoncer la mémoire qui s’efface, la conscience rangée au placard.

Regard suspendu

Orgueilleux et arrogant, direct et peu diplomate, l’homme a son franc-parler. «C’est une grande gueule», pointe, l’air amusé, Paul Dujardin. «Il est enraciné dans la culture flamande, qui est l’un des principaux foyers de l’humanisme et de la Renaissance», poursuit le directeur général du Palais des beaux-arts de Bruxelles.

Luc Tuymans ne cherche pas à plaire. Il veut marquer les esprits, renvoyer aux hommes, comme un miroir, leur inhumanité, amener les spectateurs à réfléchir. «L’artiste nous oblige à poser chaque fois un regard différent sur la pièce qu’il nous donne à voir, à suspendre nos jugements et nos émotions pour reconsidérer nos référents. La suspension du regard est au cœur de la démarche de Luc Tuymans», analyse Catherine de Braekeleer, directrice du Centre de la gravure et de l’image imprimée de La Louvière en Belgique (Luc Tuymans, l’œuvre graphique (1989-2015), Ludion, 2014). En nous livrant une autre vision du monde, il nous invite à repenser celui-ci.

«Je ne vois que les erreurs»

A sortir de notre indifférence et à mettre fin au déni de réalité. A prendre conscience de nos évitements et de notre enfermement derrière des écrans ou dans des forteresses ambulantes – comme Franck (2003), hagard, dissimulé par les vitres teintées de son SUV – qui médiatisent notre vision et nous isolent du monde et de la vie.

«C’est le peintre le plus profondément politique que je connaisse. Un homme constamment en lutte, un analyste de l’inhumanité, un déconstructeur qui peint», souligne l’écrivain Hélène Cixous dans son livre Luc Tuymans. Relevé de la mort (Editions de la Différence, 2012).

Luc Tuymans est un artiste très demandé. Absorbé par la conception et l’organisation de ses multiples expositions, par ses conférences et le suivi de nombreuses publications, le peintre passe près de la moitié de l’année éloigné de son atelier et de ses peintures mutiques. «Je n’en ai pratiquement aucune chez moi. Je n’aime pas cela. Je ne vois que les erreurs», susurre ce grand angoissé.


«Un feu qui glace»

La Pelle réunit, au Palazzo Grassi, à Venise, sur les bords du Grand Canal, 80 peintures réalisées par Luc Tuymans entre 1986 et aujourd’hui.

«C’est la plus importante exposition qui ait jamais été consacrée à Luc Tuymans en Europe», insiste Caroline Bourgeois, conseillère de François Pinault et commissaire de l’exposition La Pelle au Palazzo Grassi. Les œuvres sont issues de collections publiques et privées, dont 14 de la Collection Pinault.

Le titre de l’exposition, proposé par l’artiste, renvoie au roman La Peau, publié en 1949 par Curzio Malaparte, écrivain italien «qui entretint des rapports ambigus avec Mussolini», poursuit Caroline Bourgeois. Le visiteur est immergé d’emblée dans les thématiques chères à Luc Tuymans qui a multiplié les tableaux évoquant les désastres de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste.

Dessin d’un survivant

Le parcours s’ouvre sur une œuvre réalisée in situ pour l’atrium du Palazzo Grassi: une mosaïque en marbre de 80 m2 qui reproduit en grand format une toile, peinte en 1986 par l’artiste, Schwarzheide, évoquant un camp de travail forcé en Allemagne. Celle-ci s’inspire d’un dessin réalisé par Alfred Kantor, un survivant de la Shoah, qui y dépeint la forêt entourant les camps afin de dissimuler leur existence aux riverains.

Outre la Seconde Guerre mondiale, les œuvres, réunies dans un cheminement non chronologique, abordent d’autres thématiques chères à l’artiste: les peurs, la folie humaine, les maladies…, la violence qui infuse toute son œuvre et qui serait, selon les mots mêmes de l’artiste, «l’unique structure qui sous-tend son travail». «C’est un feu qui glace, observe Hélène Cixous. Les tableaux de Luc Tuymans m’apparaissent brûler de l’intensité étrange qui anime ceux qui reviennent d’une aventure outre-vie», écrivait-elle alors.


«La Pelle. Luc Tuymans», Palazzo Grassi, Campo San Samuele 3231, Venise, jusqu’au 6 janvier 2020. www.palazzograssi.it