Qui réalise des portraits doit bien s'attendre à se faire tirer le portrait; c'est pourquoi, peut-être, le personnage de Luc Tuymans colle aussi intimement aux personnages de ses peintures. Soit une certaine dureté, voulue, endossée, assumée; la distanciation du regard qui, dit-il lui-même du regard d'un de ses modèles, «vous survole». L'absence de couleur, sur toute la personne, une préférence pour le noir, la plus neutre de toutes les teintes. Les cheveux? Si bien lissés, ou coupés, qu'on ne les remarque guère. Gris? Noirs? Sans teinte.

Pourtant, au fond de ce regard qui vous traverse, dans cette personne qui se rapproche, d'un bloc et tout soudain, vous découvrez l'étincelle noire, la personnalité. Celle qui décide pour les peintures, les personnages des œuvres. Le travail de l'artiste belge, dont un choix thématique, les portraits, est exposé pour tout l'été au Mamco à Genève, semble le résultat d'une tension de la volonté. Au départ, dans les années 1970, une manière gestuelle. Puis, la destruction d'une grande partie des images nées de cette violence, de cette mise en évidence des bruits et de la fureur. Et la nouvelle manière, jusqu'à ce jour: silencieuse, loin de toute musique, de tout éclat sonore, une force tranquille, sèche, qui finit par communiquer au visiteur des expositions un certain effroi devant le réel, mais aussi une manière d'assumer cet effroi, une froideur inhérente au regard lucide porté sur la vie.

Le regard, justement: le plus souvent escamoté, dirigé vers le lointain, l'abstrait, masqué, effacé, il n'en reste pas moins présent, inscrit dans la matière de l'œuvre. Les toiles exposées, au nombre de vingt-cinq, sont autant de variations sur le portrait, autant de manières de le traiter, des premiers autoportraits masqués de la fin des années 1970 à ce simple prénom, Frank (2003), en passant par la vision fugace de prisonniers lors de la première guerre d'Irak, dont l'anonymat, n'en déplaise à l'auteur ou plutôt au repreneur de ces portraits, trahit la détresse, sans oublier ces visages empruntés à une revue médicale, celui de la femme atteinte d'un cancer (celle-là même dont le regard «vous survole») ou celui de l'homme dont on sait que le dos, caché, est affligé d'un goitre.

Ces vingt-cinq portraits se retrouvent affichés sur les cimaises blanches des salles du Mamco, isolés, tout environnés d'espace, de vide. Si on a la chance de se promener avec l'artiste, on connaîtra l'histoire non des modèles, mais des portraits eux-mêmes, leur contexte, leur raison d'être. On apprendra que ces visages presque enfantins sont une allusion aux mannequins destinés aux vitrines des magasins, dans les années 1930, que seule la chevelure rendait garçons ou filles. Ou que cette tête barbue, qui évoque celle de Freud mais n'est pas elle, se réfère au nationalisme flamand, «de plus en plus déroutant». En l'absence du cicérone, on se verra confronté au néant des faces, parfois grossies et cadrées de telle sorte qu'on frise l'abstraction - mais, explique Luc Tuymans, cette distinction entre figuration et abstraction n'a jamais fait sens en Belgique. On recevra en plein la fraîcheur des chairs, la blancheur des peaux, même celle de ce Noir, dont les traits sont issus d'un ouvrage sur l'esclavage.

Luc Tuymans utilise la photographie polaroïd, parce que, justement, ce n'est pas de la photographie, ou alors une photographie en mouvement, comme le film. Cette technique lui a permis de blanchir la peau du modèle noir, par exemple. A la question de savoir pourquoi il lui a fallu en passer par cette étape, alors que les moyens de la peinture seule lui auraient permis de réaliser cette métamorphose, l'artiste s'étonne: ce détour répond aux besoins de son art, de son style, qui est un style actuel. «Dès mes débuts, j'ai eu intuitivement cette idée que je qualifierai de «falsification authentique», c'est-à-dire l'idée non pas de faire des choses nouvelles, mais de travailler des images qui existent déjà dans la mémoire collective et que chacun s'approprie. C'est ce qui rend la peinture contemporaine», explique-t-il dans ses entretiens avec le collectionneur Jean-Paul Jungo, qui paraissent aux Editions Mamco.

L'exposition des portraits de Luc Tuymans est l'une des neuf expositions monographiques inaugurées ce jeudi au Mamco. Elles comprennent tout un étage de dessins de Silvia Bächli, feuilles fragiles et «poèmes sans prénom» disposés avec soin, en groupes successifs, ainsi que les «Carcasses» que Philippe Cognée a peintes à l'encaustique, quartiers de viande mués en splendides morceaux de peinture, qui renvoient naturellement aux bœufs écorchés de Rembrandt ou de Chaïm Soutine.

Mamco (rue des Vieux-Grenadiers 10, Genève, tél. 022/320 61 22). Ma-ve 12-18h, sa-di 11-18h. Du 9 juin au 17 septembre.