Luca Ronconi, splendide au crépuscule

Théâtre Le grand metteur en scène italien s’est éteint à 81 ans

Comme son aîné Giorgio Strehler,il a ébloui des générations partout en Europe

La fin d’un monde ou presque. Le 29 janvier dernier, via Rovello à Milan, au cœur de l’historique Piccolo Teatro, 488 spectateurs applaudissent Lehman Trilogy, l’histoire des frères Lehman, ces juifs allemands qui débarquent à New York les poches trouées et qui fondent la banque Lehman Brothers. Avec ses parois blanches, son mobilier stylisé, le spectacle frappe par son élégance et la beauté du jeu. Cette clarté d’intention, cet amour du texte, ce sont les marques mêmes de Luca Ronconi, un homme qui n’a vécu que pour et par le théâtre, qui en a bouleversé l’armature, qui a été l’un de ses grands réformateurs et qui est mort à la tête du Piccolo Teatro à Milan, dans le fauteuil de son aîné, l’impérial Giorgio Strehler.

Le 29 janvier dernier, personne n’imaginait cela: que cet inoxydable amant de la scène s’éteindrait à quelques jours de ses 82 ans – il est né le 8 mars 1933 à Sousse, en Tunisie. Pour comprendre ce que Luca Ronconi a représenté, il faut se projeter en 1969. Au Festival de Spoleto, une foule se masse dans une église pour découvrir sa version d’Orlando furioso, ce classique des classiques signé l’Arioste au XVIe siècle. Stupeur, elle subit les allées et venues de chariots déchaînés sur lesquels jouent des acteurs magnifiques comme les chevaliers et les magiciens qu’ils incarnent. Ce spectacle est mouvement continu: le public suit debout une action qui fuse de partout, chahuté par la puissance du récit. Cette fureur fait date. Elle marque l’avènement d’un grand metteur en scène.

Car tout l’art de Luca Ronconi est là: un talent d’architecte au service de l’œuvre. Interpréter une pièce, c’est d’abord inventer son espace, souffle-t-il, sa machinerie. Il y a de l’armateur chez lui, jusqu’à son goût pour la dépense, qui lui sera reproché: une façon de construire un spectacle comme un bateau, de l’armer pour la tempête.

D’où vient ce sens du vaisseau-fable? D’une enfance solitaire, comme il l’a racontée en 2009 au journal Le Monde, où seule veille une mère hors du commun. Professeure d’italien, elle est de ceux qui disent non au fascisme. Il a 8 ans en 1941. Mussolini et son régime imposent aux garçons des défilés martiaux, mais sa mère le protège à coups de faux certificats stipulant qu’il est inapte à l’éducation physique. Il se réfugie dans la bibliothèque, lit tout, Sophocle, Shakespeare, l’Arioste, comprend ce qu’il peut, qu’importe, il s’étoffe.

Est-ce dans ces années brunes qu’il pressent que le théâtre sera sa lumière? Il le dira plus tard. Il a 18 ans, il va voir les premiers spectacles de Giorgio Strehler, qui a fondé en 1947 le Piccolo Teatro à Milan, il s’enthousiasme pour Le Mariage de Figaro de Luchino Visconti. Il apprend à jouer à l’Académie d’art dramatique de Rome, dont il sort diplômé en 1953. Bientôt il rencontre un jeune fauve, l’acteur Gian Maria Volonté, avec lequel il fonde une première compagnie. Ils se complètent: Gian Maria Volonté veut détruire le théâtre bourgeois; plus pragmatique, Luca se contentera de le réformer.

De Luca Ronconi, on a dit qu’il était plus analytique que politique; qu’il se méfiait des adhésions, rançon sans doute d’une enfance hantée par le fascisme et ses rassemblements. Il ne milite pas, il donne des clés au spectateur. Son répertoire est à son image, classique souvent mais par la bande: ainsi sa Putta Onorata de Goldoni en 1963 qu’il revitalise d’un gant de crin, histoire de révéler la part crue de la comédie; ainsi encore Les Derniers Jours de l’humanité de Karl Kraus, pièce-pieuvre sur la Première Guerre mondiale, qu’il déploie dans une usine Fiat à Turin.

Au Monde qui lui demande de se définir, il répond en août 2009: «Je n’ai pas une pensée, un imaginaire linéaires. Aux échecs, je ne me reconnais ni dans la Tour, ni dans le Cavalier, ni dans le Roi, mais dans le Cheval! Comme j’ai une pensée discontinue, on pense qu’elle doit être absolument baroque. Mais je suis plutôt un utopiste. Dans tous mes ­spectacles, il y a un secret. Au théâtre, la vérité passe par la perception.»

Ce secret, on peut le traquer à Milan jusqu’au 15 mars dans Lehman Trilogy du jeune auteur Stefano Massini. Luca Ronconi est tout entier dans ses spectacles: soucieux de la beauté du geste et de sa lumière.

Avec «Orlando furioso», il s’impose en 1969 comme l’un des grands réformateurs de la scène